LA SPÉCULATION DANS LES MARCHÉS FINANCIERS INTÉGRÉS

Eric Boyer de la Giroday,
Admistrateur délégué de la Banque Bruxelles-Lambert

if de la Banque Bruxelles Lambert.
avec Jean-François de le COURT

17 octobre 2000

 

1. Introduction : dans le langage courant, la notion de spéculation a clairement une dimension négative en tout cas dans la sagesse populaire occidentale. Il serait certainement intéressant de s'interroger sur les causes historiques de cette attitude générale. L'objet de notre discussion est peut être de la remettre dans un contexte moins subjectif et un peu plus analytique.

2. Définition de la spéculation : Grand Robert, notion d'observation et de mise à profit des fluctuations naturelles d'un marché. Y a-t-il un contenu d'abus et de dérive ? Peut-il y avoir un dommage collectif ?

3. Importance de la notion de marché : la théorie économique est unanime pour souligner l'importance structurelle de l'existence de marché comme moteur à la croissance des collectivités. La notion de taux d'intérêt et de dividende / performance est fondamentale car elle induit l'épargnant à renoncer à une consommation immédiate au profit d'une consommation future et permet au système dans son ensemble de se développer par l'investissement.

Marchés financiers intégrés : marché de change, marché de taux, marché d'actions, en cash ou en dérivés.

Deux types de marchés : marchés organisés (bourse) et "over the counter". Dans les deux cas, des règles de fonctionnement sont d'application et des contrôles sont effectués. Notion d'autorité de marché.

Pour illustrer l'importance du marché, exemple du marché de taux et du rôle des banques dans la collecte de l'épargne et l'octroi de crédits : arbitrage d'échéances et arbitrage de risques. Pour des raisons purement capitalistiques, le marché en banque se développe de plus en plus hors banque.

Le marché dit des dérivés est simplement une version technique plus évoluée permettant une meilleure efficience dans la gestion des risques.

Ne pas oublier une notion de base : l'inaction par elle-même est une spéculation car elle implique le rachat de la position sous-jacente au prix observé.

4. Quelques exemples historiques de dérive :

· La spéculation sur les oignons de tulipe aux Pays-Bas au 16ème siècle : la tulipe noire atteignait l'équivalent du prix d'une maison. Il y a eu le crack de la tulipe... Un exemple frappant de la théorie du bigger fool ou le décrochage entre le prix et la valeur des choses...
· 1980 : spéculation sur l'argent, les frères Hunt.
· 1985 - 1990 : l'effondrement du financement des pays d'Amérique Latine et les déséquilibres structurels profonds du système bancaire américain.
· 1985 - 1990 : la faillite du secteur des caisses d'épargne aux USA et l'émergence du secteur des prêts spéculatifs (junked bonds).
· La bulle financière japonaise : explosion en 1990 et 10 ans pour la dissiper.
· Octobre 1929... 1987, 1989, Nasdaq 2000...
· 1993 : spéculation de change sur la GBP, le FRF et la LIT orchestrée par M. Soros. Exemple typique d'inadéquation entre l'évolution d'un système (SME) et maturité de l'ensemble géographique sous-jacent.
· 1996 : Greenspan dénonçant l'irrational exuberance. Pour rappel, c'est Greenspan qui était déjà en place en 1987 et 1989.
· 1998 : crise des pays émergents. A ce propos, lire le livre très intéressant de M. Lamfalussy sur cette question. L'enseignement est que la liberté totale en matière de circulation de capitaux ne peut s'envisager que si les économies concernées sont suffisamment mûres et disciplinées.
La crise des pays émergents a également mis en évidence les limites du FMI dans sa capacité à "sauver le système". Des thèses comme le "shared burden" sont maintenant retenues.
· 1998 : crise de LTCM.

5. Les nombreux exemples d'une approche ultra libérale de la notion de marché ont évidemment démontré certaines conséquences négatives et non souhaitées. Il est intéressant de constater que les grands fonds d'arbitrage américains à vocation "spéculative" (exploitation de défauts structurels) sont en train de se défaire. C'est le cas des fonds Soros pour ne citer que le plus connu.

A chaque crise, des enseignements ont été tirés et des règles d'encadrement ont été adoptées. A chaque fois, on a permis au système de se poursuivre tout en s'assurant que les dérapages constatés ne se reproduisent pas.

5. Conclusion.

Le modèle capitaliste disposant de marchés est certainement le système qui a long terme a produit le plus haut taux de développement.

Tous les modèles de nature dirigiste ou d'économie planifiée se sont soldés par de cuisants échecs. Le marché est un miroir et un juge. Il impose transparence et rigueur de ceux qui s'y présentent. Il doit exclure ceux qui en abusent.

Si on accepte les hypothèses suivantes :

· les marchés sont nécessaires pour favoriser la croissance.
· la spéculation en soi contribue à la liquidité des marchés. La liquidité est un élément fondamental pour l'existence même des marchés.
· Tout individu ou société doit avoir le libre choix de la gestion de son patrimoine.
· A chaque marché, doivent être associées des règles afin de limiter ou supprimer les risques systémiques.

Il ne faut pas confondre cause et effet. Très souvent, la responsabilité de déséquilibre est à attribuer directement à des causes qui ne sont pas liées à la spéculation. La spéculation dans ces cas agit bien plus comme catalyseur que comme cause initiale.

Tout comme il existe des règles strictes en matière de concurrence visant à supprimer ou éviter les monopoles, il est important pour les régulateurs de veiller à ce qu'aucun agent individuel ne puisse par son poids peser sur la stabilité d'un marché. Des règles existent mais ne sont pas toujours suffisamment précises ou adaptées.

En ce qui concerne le secteur bancaire, toute l'évolution de la réglementation va dans le sens d'une limitation pratique des risques que peuvent couvrir cette classe d'intervenants. Dans ce sens, ces mesures s'inscrivent également dans la recherche d'une réduction du risque systémique.