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M.
Hubertus Dessloch a structuré son exposé à partir
de l'opposition entre l'approche française et l'approche allemande
de la gestion de l'économie : l'approche jacobine française
et l'approche décentralisée allemande (en identifiant l'approche
allemande à l'expérience du capitalisme rhénan).
M. Hubertus Dessloch a conclu, en indiquant plusieurs exemples d'instruments
centralisés de politique économique, dont le paradigme est
la PAC, que l'approche européenne est la française, ce qui
est négatif pour l'évolution de l'intégration. Selon
M. Hubertus Dessloch, la solidarité décidée lors
du sommet de Lisbonne ne doit pas se faire au prix de la subsidiarité.
Le pessimisme de M. Hubertus Dessloch est renforcé par le manque
de ciment culturel actuel de l'Europe, lequel serait notamment du à
l'idéalisme allemand et à l'abandon des sources chrétiennes
de la philosophie. En synthèse, on a à l'heure actuelle
en Europe un capitalisme trop planifié au niveau central qui ne
bénéficie pas des remparts donnés par les valeurs
chrétiennes. Finalement, M. Hubertus Dessloch a signalé
que tous les courants politiques allemands appuient les récentes
déclarations de M. Schröder sur l'évolution de l'Union,
notamment dans le sens de l'approfondissement de la subsidiarité,
et a déploré que les dites déclarations - d'ailleurs
dans la ligne de celles de M. Fischer, l'année passée -
n'aient pas obtenu le support nécessaire de la part des autres
partenaires européens.
La première observation que je crois utile d'effectuer, c'est l'oubli
par M. Hubertus Dessloch de l'approche britannique à la fois en
ce qui concerne la gestion de l'économie et le fonds culturel.
Et un tel oubli est en plus significatif qu'il semble évident que
le monde occidental contemporain est bâti sur base du modèle
anglo-américain. Probablement c'est la dite évidence qui
a motivé l'oubli : les évidences ne nécessitent pas
d'être expliquées.
Ce qui compte aujourd'hui ce n'est plus l'idéalisme allemand ou
le rationalisme français - Kant, Hegel ou Descartes - mais l'empirisme,
l'utilitarisme, le pragmatisme et le libéralisme anglais et américain.
Hume, Locke, Adam Smith et James sont les créateurs du monde contemporain,
même en Europe et malgré les vaines résistances du
centralisme français ou du décentralisme allemand - et de
leurs fonds philosophiques et culturels. Même Montesquieu doit être
considéré comme un philosophe anglais - l'influence de la
pensée britannique a en effet été déterminante
dans sa propre réflexion ; d'ailleurs il était un bordelais,
et on sait que le Bordeaux est un produit anglais (comme le Porto aussi)
! La faillite tragique des systèmes créés par l'illuminisme
français et l'idéalisme rationaliste allemand, l'heureuse
faillite des systèmes totalitaires du siècle passé,
accomplie par l'irrationalisme de Nietzsche - l'autre face de la même
réalité -, n'a fait qu'accentuer l'indifférence contemporaine
par rapport à tout système ontologique ou métaphysique,
indifférence qui caractérise le fonds culturel et philosophique
anglais.
L'Union Européenne, et c'est tout son paradoxe, a été
bâtie pour régler le conflit franco-germanique, mais elle
est totalement redevable du parlementarisme, du libre échange et
de l'utilitarisme anglo-saxon. La principale tension de l'Union n'est
pas celle qui oppose la rivalité historique entre Allemagne et
France, entre les parties occidentale et orientale de l'Empire de Charlemagne
- avec le Rhin au milieu -, entre une partie occidentale qui a réussi
à construire un État plus ou moins unitaire dès le
début, et totalement unitaire depuis le grand Louis, et une partie
orientale qui se n'est unifiée que récemment, avec le grand
Bismarck, mais celle qui oppose le couloir rhénan du continent
à la grande île d'en face, accentuée par la construction
du tunnel et la mondialisation du système insulaire.
Curieusement, la dite tension était probablement présente
dès la genèse de la Communauté, dès la célèbre
déclaration du 9 mai, et non uniquement après l'adhésion
de l'UK, comme erronément le Général de (la) Gaulle
l'a supposé. Jean Monnet, un peu comme Montesquieu, étant
français de naissance, était anglais d'esprit - d'ailleurs
son inspiration provient aussi, comme il le confesse dans ses mémoires,
de l'alcool français vendu aux anglais, cette fois-ci le cognac
! Le partenaire de Monnet était Schuman. Et Schuman, même
s'il était Ministre français, était un pur produit
de la civilisation rhénane, celle qui a donné lieu au capitalisme
dont il a été question dans la conférence : il est
né dans le carrefour de l'Allemagne, de la France et du Luxembourg,
ne l'oublions pas, non loin de Aachen ou Aix la Chapelle, la capitale
de Charlemagne et surtout, ce qui est plus important, la capitale de son
petit-fils Lothaire, l'héritier de la partie centrale de l'empire,
située sur le Rhin, entre la partie occidentale et la partie orientale,
lors du partage de Verdun, en 843. Cela vient de loin, le capitalisme
rhénan.
La partie centrale de l'empire a été vite engloutie par
la partie orientale. Toutefois, elle a laissé des traces profondes.
Elle a été un trait d'union, de chrétienté
tolérante, d'une certaine idée de la démocratie et
de l'activité économique. Elle a aussi été
à l'origine de l'empire des Habsburgs, contre qui le grand Bismarck
s'est battu, faisant par la suite la reconquête de l'ancienne partie
centrale de l'empire romain et germanique, à l'époque de
nouveau, depuis le grand Louis, sous les ordres de la partie occidentale,
française, et provoquant de la sorte les grandes catastrophes du
siècle passé. En plus, appuyée sur un fond philosophique
propice à l'expansion des rêves militaires, c'est-à-dire,
sur l'idée de la raison dans l'histoire. C'est vrai que le couloir
rhénan a aussi été le berceau du romantisme allemand
- Hegel, Schelling et Hölderlin ont appris à penser à
Tübingen, Heine est né à Düsseldorf -, le principal
véhicule de l'idéalisme germanique. Néanmoins, on
peut le considérer comme le cauchemar d'un ange ou une tempête
qui n'a pas révolu les eaux les plus profondes de la rivière.
Soyons optimistes!
Alors, je ne peux qu'appuyer M. Hubertus Dessloch quand il défend
le modèle rhénan. Mais, est-ce-que, à l'heure actuelle,
le vrai adversaire de ce modèle est le jacobinisme français
?
Quant à l'abandon des sources chrétiennes de la philosophie,
le vide post-moderne commence à produire des réponses, l'art
veut reprendre le sens : les casseroles de moules des Broodthaers ou les
boîtes à conserves des Warhol sont finies. Toutefois, il
ne faut pas oublier que le germe de l'individualisme se trouve peut-être
dans la philosophie d'un auteur chrétien, un franciscain, c'est
vrai qu'anglais, Guillaume d'Ockam, dont le nominalisme c'est opposé
au réalisme d'un autre auteur chrétien, aujourd'hui oublié,
soupçonné de scolastique, Thomas d'Aquin, italien formé
à la Sorbonne. Même au sein de la pensée chrétienne
les choses ne sont pas, malheureusement, toujours simples !
Miguel de Aragão Soares
Bruxelles, le 21/5/01
(Suite)
Dans la note antérieure, on laissait entendre que la tension existante
à l'intérieur de l'Union on devrait la chercher plutôt
entre le Rhin et la grande île d'en face, et non entre les deux
marges de la rivière historique. En outre, le tandem fondateur
de l'Union, étant français de naissance, était plutôt
rhénan et britannique d'esprit : l'esprit français était
resté dehors.
Or, la France étant restée dehors, il y a lieu finalement
de conclure que c'est plutôt à l'encontre de la tradition
française que l'intégration européenne se heurte
et que par conséquent M. Hubertus Dessloch n'a pas eu tort quand
il a indiqué le jacobinisme français comme le principal
obstacle au modèle économique rhénan et au progrès
de l'intégration européenne - laissant de côté
le manque d'intérêt pour la métaphysique de la part
de la mondialisation et globalisation produites par la culture anglo-saxone.
Le weekend passé, parmi d'autres choses, m'a offert la dite révélation,
m'a révélé le paralogisme dans lequel je suis tombé.
L'intégration européenne est le produit syncrétique
de la tradition économique et politique libérale anglaise
et de la tradition de décentralisation politique et économique
rhénane, qui forcément entre en conflit avec le jacobinisme
et le mercantilisme protectionniste français.
Toutefois, aujourd'hui, déjà au bureau, mon esprit c'est
de nouveau brouillé - ce qui n'est pas une nouveauté. La
relecture de quelques lectures pendant le weekend a en effet mis en cause
les conclusions cartésiennes de ce même weekend, le weekend
déjà malheureusement passé - réjouissions
nous car le prochain comporte quatre jours !
La partie centrale de l'empire romain et germanique héritée
par Lothaire, incluait la vallée du Rhin. Néanmoins, la
rivière qui nous occupe ne se trouvait pas au centre de la partie
centrale de l'empire, mais presque dans sa frontière orientale.
Le centre de cette partie centrale de l'empire se trouvait plutôt
du côté de Nancy - où l'actuel héritier de
l'empire, et ancien député au Parlement Européen,
disons-le de passage, a fêté récemment ces cinquante
ans de mariage ! Or, il faut lire ce que Claudio Magris, un des auteurs
relus pendant le weekend, écrit dans son très bel essai
« Danube » : « Depuis la « Chanson des Niebelungen
», Rhin et Danube se font face et se défient. Le Rhin, c'est
Siegfried, la virtus et la pureté germanique, la fidélité
des Nibelungen, l'héroïsme chevaleresque et l'impavide fatalisme
de l'âme allemande. Le Danube, c'est la Pannonie, le royaume d'Attila,
c'est l'Orient, l'Asie qui déferle et détruit, à
la fin de la chanson des Nibelungen, la valeur germanique ». Et
un peu après : « Le Danube est souvent enveloppé d'un
halo symbolique d'antigermanisme ; c'est le fleuve le long duquel se rencontrent,
se croisent et se mêlent des peuples divers, alors que le Rhin est
le gardien mythique de la pureté de la race » !
Cela étant, est-ce-que le cauchemar romantique qui a chanté
les châteaux du Rhin était celui d'un ange, est-ce-que les
eaux profondes n'ont pas été révolues ?
Voyons. Le pôle prussien de la Confédération Germanique,
crée lors du célèbre Congrès de Vienne, qui
a marqué la chute de l'empereur de la Corse, en 1815, le pôle
unitaire et non fédéral de la confédération,
abritait des territoires occidentaux, incluait une province occidentale,
la Province du Rhin, où se situait par exemple Cologne et Bonn
- d'où provenait Adenauer, le fondateur du modèle rhénan
décentralisé dont il est question -, l'autre pôle
étant donné par l'Autriche, baignée par le Danube,
tournée à l'est et peuplée par des peuples non exclusivement
germaniques.
Quid, par conséquent, de l'idéal décentralisateur
de la rivière des Nibelungen ? Rappelons-nous encore que la première
Confédération Germanique a été curieusement
la Confédération du Rhin, fondée en 1806, réunissant
les seize princes du sud et de l'ouest de l'Allemagne. Or, la dite confédération
a été curieusement aussi une création de Napoléon,
le grand stratège de la Corse, étant censée assurer
l'influence française en Europe centrale. Le jacobinisme sur le
Rhin ? Le jacobinisme en Allemagne ? N'oublions pas non plus que le grand
Frédéric, le formateur de la Prusse, tel que signalé
par la célèbre et légère Madame de Staël,
dans son célèbre et léger essai « De l'Allemagne
», aussi relu pendant le weekend, a « voulu que la littérature
française fut la seule de ses Etats » et à cet égard
a voulu aussi « ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe
pour adoucir la langue tudesque » !
C'est vrai que ce jacobinisme a amené les droits de l'homme. C'est
vrai aussi, néanmoins, que les dits droits de l'homme sont contemporains
de la guillotine et de l'idéal de la souveraineté des peuples,
lequel a été au centre de la bataille fratricide de Sadowa
: d'un côté, celui de la Prusse, l'aspiration à l'Allemagne
unitaire, centralisée, dont le peuple, avec l'aide de leur empereur,
devrait être souverain parmi les autres peuples, y compris ceux
non germaniques de l'ancien empire romain de l'occident; de l'autre côté,
celui de l'Autriche, l'aspiration à l'empire multinational, décentralisé,
dont les peuples devraient se soumettre à la bienveillance fédératrice
de leur empereur, et surtout pas aspirer à une quelconque souveraineté.
La Prusse, avec ses territoires sur le couloir germanique rhénan,
a gagné. En outre, selon une autre uvre de Magris, l'empire
des Habsburgs n'a été qu'un mythe, incapable de résister
à l'affirmation de l'État moderne, celui de la souveraineté
des peuples - et des nations aussi. Le Rhin, au moins un certain Rhin,
a gagné. Le Danube a perdu. Le jacobinisme a gagné à
la décentralisation du modèle (du capitalisme) rhénan
(et danubien) ?
La confusion de mon esprit, malheureusement trop habituelle, ne fait maintenant
qu'augmenter. Est-ce-que, finalement, le modèle rhénan est
si différent de celui de la république de l'ENA ? Est-ce-que,
finalement, pour faire l'Europe nous devons accepter la fatalité
du modèle de la globalisation et mondialisation anglo-américaine
?
Soyons toutefois optimistes. Mettons un peu d'ordre dans l'esprit. L'Allemagne
actuelle est une fédération fondée sur la concurrence
entre les Länder - qui a modernisé l'ancienne idée
de la confédération impériale. La France actuelle
est toujours une république une et indivisible, fondée sur
l'obéissance des départements à Paris - malgré
les actes décentralisateurs récents. La résolution
de leur conflit d'identité c'est toujours le vrai problème
de la construction européenne. Il faut convaincre la France du
bien fait du fédéralisme allemand. Celui-ci c'est déjà
convaincu du bien fait des droits de l'homme français - sans la
guillotine. Le Rhin, quant à lui, a repris sa fonction médiévale,
celle de trait d'union entre les banquiers (italiens) et les marchands
(atlantiques), entre l'intérêt des emprunts et la liberté
des mers, entre le désordre hiérarchique (catholique) et
l'ordre égalitaire (protestant). Quant aux futurs membres de l'Union,
sachions que la source du Danube, le fleuve d'où ils proviennent
- si on laisse de côté la grande steppe des slaves du nord,
ce qui est encore une autre histoire - ne se trouve pas loin de celle
du Rhin, pas loin non plus de la plus ancienne confédération
démocratique du monde, la Confédération Helvétique
- il est vrai que toujours cachée derrière les Alpes, hostile
à l'idée d'intégration en Europe et très soucieuse
de ses francs (non français, mais aussi non allemands, car francs
et non franks). Quant à la mondialisation anglo-saxone, elle nous
a quand même donné le Parlement !
Soyons optimistes et lisions de nouveau la célèbre et légère
Madame de Staël, et son célèbre et léger essai
« De l'Allemagne ». Il y a plusieurs esprits - qui comptent
- en Europe : il y a l'esprit, le spirit et le geist. Voyons pourquoi,
faisant usage du célèbre et léger essai de la célèbre
et légère Madame.
L'esprit français :
« Dans toutes les classes en France, on sent le besoin de causer
(l'esprit) : la parole n'y est pas seulement comme ailleurs un moyen de
se communiquer ses idées (le geist), ses sentiments (l'esprit)
et ses affaires (le spirit), mais c'est un instrument dont on aime à
jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples
(le geist), et les liqueurs fortes chez quelques autres (le spirit) ».
Le geist allemand :
« (dans la langue allemande) par la nature même de sa construction
grammaticale, le sens n'est ordinairement compris qu'à la fin de
la phrase. Ainsi le plaisir d'interrompre, qui rend la discussion si animée
en France,
ce plaisir ne peut exister en Allemagne, car les commencements
de phrases ne signifient rien sans la fin, il faut laisser à chacun
tout l'espace qu'il lui convient de prendre ; cela vaut mieux pour le
fond des choses, c'est aussi plus civil, mais moins piquant ».
Le spirit anglais :
« Les anglais ne séparent point, il est vrai, la dignité
de l'utilité, et toujours ils sont prêts, quand il le faut,
à sacrifier ce qui est utile à ce qui est honorable ; mais
ils ne se prêtent pas volontiers, comme il est dit dans Hamlet,
à ces conversations avec l'air dont les Allemands sont très
épris. La philosophie des anglais est dirigée vers les résultats
avantageux au bien-être de l'humanité. Les allemands s'occupent
de la vérité pour elle même, sans penser au parti
que les hommes peuvent en tirer ».
Il en résulte que nous avons en Europe trois esprits différents
qui se complètent, les uns par rapport aux autres - malgré
les conflits du passé et les menaces du présent. Nous avons
un esprit léger, bien encadré, assis sur un territoire,
dont la réussite est le produit des différents peuples et
cultures qu'il abrite - voyons l'exemple de sa sélection nationale
de football. Nous avons un geist profond, pas très bien encadré,
planant sur plusieurs territoires, dont la réussite est le produit
du travail et de l'organisation qui l'abritent - voyons l'exemple aussi
de sa sélection nationale de football, malgré les récents
résultats moins favorables. Nous avons finalement un spirit de
gain, moteur actuel ? de l'activité humaine dans le monde, dont
la réussite est le produit de la multiplication des bourses ivres
de dollars (et de livres (non livresques)) - ne voyons pas l'exemple de
sa sélection nationale de football, voyons plutôt l'exemple
de la city (et de wall street).
On peut par conséquent rester optimiste. On peut par conséquent
rester optimiste, car, au de là des esprits européens de
Madame de Staël - qui se complètent, malgré les conflits
du passé et les menaces du présent -, il y a aussi d'autres
esprits, qui empêchent les tentations hégémoniques
des esprits signalés par la célèbre et légère
Madame.
On peut en effet rester optimiste, car, au de là des esprits européens
de Madame de Staël, il y a surtout le vrai Esprit. Ne l'oublions
pas, aussi.
Miguel
de Aragão Soares
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