Bruxelles, le 17/5/01


Note critique de Miguel de Aragão Soares
sur la conférence de M. Hubertus DESSLOCH sur le thème
« Le Capitalisme Rhénan ».

 

M. Hubertus Dessloch a structuré son exposé à partir de l'opposition entre l'approche française et l'approche allemande de la gestion de l'économie : l'approche jacobine française et l'approche décentralisée allemande (en identifiant l'approche allemande à l'expérience du capitalisme rhénan). M. Hubertus Dessloch a conclu, en indiquant plusieurs exemples d'instruments centralisés de politique économique, dont le paradigme est la PAC, que l'approche européenne est la française, ce qui est négatif pour l'évolution de l'intégration. Selon M. Hubertus Dessloch, la solidarité décidée lors du sommet de Lisbonne ne doit pas se faire au prix de la subsidiarité. Le pessimisme de M. Hubertus Dessloch est renforcé par le manque de ciment culturel actuel de l'Europe, lequel serait notamment du à l'idéalisme allemand et à l'abandon des sources chrétiennes de la philosophie. En synthèse, on a à l'heure actuelle en Europe un capitalisme trop planifié au niveau central qui ne bénéficie pas des remparts donnés par les valeurs chrétiennes. Finalement, M. Hubertus Dessloch a signalé que tous les courants politiques allemands appuient les récentes déclarations de M. Schröder sur l'évolution de l'Union, notamment dans le sens de l'approfondissement de la subsidiarité, et a déploré que les dites déclarations - d'ailleurs dans la ligne de celles de M. Fischer, l'année passée - n'aient pas obtenu le support nécessaire de la part des autres partenaires européens.
La première observation que je crois utile d'effectuer, c'est l'oubli par M. Hubertus Dessloch de l'approche britannique à la fois en ce qui concerne la gestion de l'économie et le fonds culturel. Et un tel oubli est en plus significatif qu'il semble évident que le monde occidental contemporain est bâti sur base du modèle anglo-américain. Probablement c'est la dite évidence qui a motivé l'oubli : les évidences ne nécessitent pas d'être expliquées.
Ce qui compte aujourd'hui ce n'est plus l'idéalisme allemand ou le rationalisme français - Kant, Hegel ou Descartes - mais l'empirisme, l'utilitarisme, le pragmatisme et le libéralisme anglais et américain. Hume, Locke, Adam Smith et James sont les créateurs du monde contemporain, même en Europe et malgré les vaines résistances du centralisme français ou du décentralisme allemand - et de leurs fonds philosophiques et culturels. Même Montesquieu doit être considéré comme un philosophe anglais - l'influence de la pensée britannique a en effet été déterminante dans sa propre réflexion ; d'ailleurs il était un bordelais, et on sait que le Bordeaux est un produit anglais (comme le Porto aussi) ! La faillite tragique des systèmes créés par l'illuminisme français et l'idéalisme rationaliste allemand, l'heureuse faillite des systèmes totalitaires du siècle passé, accomplie par l'irrationalisme de Nietzsche - l'autre face de la même réalité -, n'a fait qu'accentuer l'indifférence contemporaine par rapport à tout système ontologique ou métaphysique, indifférence qui caractérise le fonds culturel et philosophique anglais.
L'Union Européenne, et c'est tout son paradoxe, a été bâtie pour régler le conflit franco-germanique, mais elle est totalement redevable du parlementarisme, du libre échange et de l'utilitarisme anglo-saxon. La principale tension de l'Union n'est pas celle qui oppose la rivalité historique entre Allemagne et France, entre les parties occidentale et orientale de l'Empire de Charlemagne - avec le Rhin au milieu -, entre une partie occidentale qui a réussi à construire un État plus ou moins unitaire dès le début, et totalement unitaire depuis le grand Louis, et une partie orientale qui se n'est unifiée que récemment, avec le grand Bismarck, mais celle qui oppose le couloir rhénan du continent à la grande île d'en face, accentuée par la construction du tunnel et la mondialisation du système insulaire.
Curieusement, la dite tension était probablement présente dès la genèse de la Communauté, dès la célèbre déclaration du 9 mai, et non uniquement après l'adhésion de l'UK, comme erronément le Général de (la) Gaulle l'a supposé. Jean Monnet, un peu comme Montesquieu, étant français de naissance, était anglais d'esprit - d'ailleurs son inspiration provient aussi, comme il le confesse dans ses mémoires, de l'alcool français vendu aux anglais, cette fois-ci le cognac ! Le partenaire de Monnet était Schuman. Et Schuman, même s'il était Ministre français, était un pur produit de la civilisation rhénane, celle qui a donné lieu au capitalisme dont il a été question dans la conférence : il est né dans le carrefour de l'Allemagne, de la France et du Luxembourg, ne l'oublions pas, non loin de Aachen ou Aix la Chapelle, la capitale de Charlemagne et surtout, ce qui est plus important, la capitale de son petit-fils Lothaire, l'héritier de la partie centrale de l'empire, située sur le Rhin, entre la partie occidentale et la partie orientale, lors du partage de Verdun, en 843. Cela vient de loin, le capitalisme rhénan.
La partie centrale de l'empire a été vite engloutie par la partie orientale. Toutefois, elle a laissé des traces profondes. Elle a été un trait d'union, de chrétienté tolérante, d'une certaine idée de la démocratie et de l'activité économique. Elle a aussi été à l'origine de l'empire des Habsburgs, contre qui le grand Bismarck s'est battu, faisant par la suite la reconquête de l'ancienne partie centrale de l'empire romain et germanique, à l'époque de nouveau, depuis le grand Louis, sous les ordres de la partie occidentale, française, et provoquant de la sorte les grandes catastrophes du siècle passé. En plus, appuyée sur un fond philosophique propice à l'expansion des rêves militaires, c'est-à-dire, sur l'idée de la raison dans l'histoire. C'est vrai que le couloir rhénan a aussi été le berceau du romantisme allemand - Hegel, Schelling et Hölderlin ont appris à penser à Tübingen, Heine est né à Düsseldorf -, le principal véhicule de l'idéalisme germanique. Néanmoins, on peut le considérer comme le cauchemar d'un ange ou une tempête qui n'a pas révolu les eaux les plus profondes de la rivière. Soyons optimistes!
Alors, je ne peux qu'appuyer M. Hubertus Dessloch quand il défend le modèle rhénan. Mais, est-ce-que, à l'heure actuelle, le vrai adversaire de ce modèle est le jacobinisme français ?
Quant à l'abandon des sources chrétiennes de la philosophie, le vide post-moderne commence à produire des réponses, l'art veut reprendre le sens : les casseroles de moules des Broodthaers ou les boîtes à conserves des Warhol sont finies. Toutefois, il ne faut pas oublier que le germe de l'individualisme se trouve peut-être dans la philosophie d'un auteur chrétien, un franciscain, c'est vrai qu'anglais, Guillaume d'Ockam, dont le nominalisme c'est opposé au réalisme d'un autre auteur chrétien, aujourd'hui oublié, soupçonné de scolastique, Thomas d'Aquin, italien formé à la Sorbonne. Même au sein de la pensée chrétienne les choses ne sont pas, malheureusement, toujours simples !
Miguel de Aragão Soares

Bruxelles, le 21/5/01

(Suite)
Dans la note antérieure, on laissait entendre que la tension existante à l'intérieur de l'Union on devrait la chercher plutôt entre le Rhin et la grande île d'en face, et non entre les deux marges de la rivière historique. En outre, le tandem fondateur de l'Union, étant français de naissance, était plutôt rhénan et britannique d'esprit : l'esprit français était resté dehors.
Or, la France étant restée dehors, il y a lieu finalement de conclure que c'est plutôt à l'encontre de la tradition française que l'intégration européenne se heurte et que par conséquent M. Hubertus Dessloch n'a pas eu tort quand il a indiqué le jacobinisme français comme le principal obstacle au modèle économique rhénan et au progrès de l'intégration européenne - laissant de côté le manque d'intérêt pour la métaphysique de la part de la mondialisation et globalisation produites par la culture anglo-saxone.
Le weekend passé, parmi d'autres choses, m'a offert la dite révélation, m'a révélé le paralogisme dans lequel je suis tombé. L'intégration européenne est le produit syncrétique de la tradition économique et politique libérale anglaise et de la tradition de décentralisation politique et économique rhénane, qui forcément entre en conflit avec le jacobinisme et le mercantilisme protectionniste français.
Toutefois, aujourd'hui, déjà au bureau, mon esprit c'est de nouveau brouillé - ce qui n'est pas une nouveauté. La relecture de quelques lectures pendant le weekend a en effet mis en cause les conclusions cartésiennes de ce même weekend, le weekend déjà malheureusement passé - réjouissions nous car le prochain comporte quatre jours !
La partie centrale de l'empire romain et germanique héritée par Lothaire, incluait la vallée du Rhin. Néanmoins, la rivière qui nous occupe ne se trouvait pas au centre de la partie centrale de l'empire, mais presque dans sa frontière orientale. Le centre de cette partie centrale de l'empire se trouvait plutôt du côté de Nancy - où l'actuel héritier de l'empire, et ancien député au Parlement Européen, disons-le de passage, a fêté récemment ces cinquante ans de mariage ! Or, il faut lire ce que Claudio Magris, un des auteurs relus pendant le weekend, écrit dans son très bel essai « Danube » : « Depuis la « Chanson des Niebelungen », Rhin et Danube se font face et se défient. Le Rhin, c'est Siegfried, la virtus et la pureté germanique, la fidélité des Nibelungen, l'héroïsme chevaleresque et l'impavide fatalisme de l'âme allemande. Le Danube, c'est la Pannonie, le royaume d'Attila, c'est l'Orient, l'Asie qui déferle et détruit, à la fin de la chanson des Nibelungen, la valeur germanique ». Et un peu après : « Le Danube est souvent enveloppé d'un halo symbolique d'antigermanisme ; c'est le fleuve le long duquel se rencontrent, se croisent et se mêlent des peuples divers, alors que le Rhin est le gardien mythique de la pureté de la race » !
Cela étant, est-ce-que le cauchemar romantique qui a chanté les châteaux du Rhin était celui d'un ange, est-ce-que les eaux profondes n'ont pas été révolues ?
Voyons. Le pôle prussien de la Confédération Germanique, crée lors du célèbre Congrès de Vienne, qui a marqué la chute de l'empereur de la Corse, en 1815, le pôle unitaire et non fédéral de la confédération, abritait des territoires occidentaux, incluait une province occidentale, la Province du Rhin, où se situait par exemple Cologne et Bonn - d'où provenait Adenauer, le fondateur du modèle rhénan décentralisé dont il est question -, l'autre pôle étant donné par l'Autriche, baignée par le Danube, tournée à l'est et peuplée par des peuples non exclusivement germaniques.
Quid, par conséquent, de l'idéal décentralisateur de la rivière des Nibelungen ? Rappelons-nous encore que la première Confédération Germanique a été curieusement la Confédération du Rhin, fondée en 1806, réunissant les seize princes du sud et de l'ouest de l'Allemagne. Or, la dite confédération a été curieusement aussi une création de Napoléon, le grand stratège de la Corse, étant censée assurer l'influence française en Europe centrale. Le jacobinisme sur le Rhin ? Le jacobinisme en Allemagne ? N'oublions pas non plus que le grand Frédéric, le formateur de la Prusse, tel que signalé par la célèbre et légère Madame de Staël, dans son célèbre et léger essai « De l'Allemagne », aussi relu pendant le weekend, a « voulu que la littérature française fut la seule de ses Etats » et à cet égard a voulu aussi « ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la langue tudesque » !
C'est vrai que ce jacobinisme a amené les droits de l'homme. C'est vrai aussi, néanmoins, que les dits droits de l'homme sont contemporains de la guillotine et de l'idéal de la souveraineté des peuples, lequel a été au centre de la bataille fratricide de Sadowa : d'un côté, celui de la Prusse, l'aspiration à l'Allemagne unitaire, centralisée, dont le peuple, avec l'aide de leur empereur, devrait être souverain parmi les autres peuples, y compris ceux non germaniques de l'ancien empire romain de l'occident; de l'autre côté, celui de l'Autriche, l'aspiration à l'empire multinational, décentralisé, dont les peuples devraient se soumettre à la bienveillance fédératrice de leur empereur, et surtout pas aspirer à une quelconque souveraineté.
La Prusse, avec ses territoires sur le couloir germanique rhénan, a gagné. En outre, selon une autre œuvre de Magris, l'empire des Habsburgs n'a été qu'un mythe, incapable de résister à l'affirmation de l'État moderne, celui de la souveraineté des peuples - et des nations aussi. Le Rhin, au moins un certain Rhin, a gagné. Le Danube a perdu. Le jacobinisme a gagné à la décentralisation du modèle (du capitalisme) rhénan (et danubien) ?
La confusion de mon esprit, malheureusement trop habituelle, ne fait maintenant qu'augmenter. Est-ce-que, finalement, le modèle rhénan est si différent de celui de la république de l'ENA ? Est-ce-que, finalement, pour faire l'Europe nous devons accepter la fatalité du modèle de la globalisation et mondialisation anglo-américaine ?
Soyons toutefois optimistes. Mettons un peu d'ordre dans l'esprit. L'Allemagne actuelle est une fédération fondée sur la concurrence entre les Länder - qui a modernisé l'ancienne idée de la confédération impériale. La France actuelle est toujours une république une et indivisible, fondée sur l'obéissance des départements à Paris - malgré les actes décentralisateurs récents. La résolution de leur conflit d'identité c'est toujours le vrai problème de la construction européenne. Il faut convaincre la France du bien fait du fédéralisme allemand. Celui-ci c'est déjà convaincu du bien fait des droits de l'homme français - sans la guillotine. Le Rhin, quant à lui, a repris sa fonction médiévale, celle de trait d'union entre les banquiers (italiens) et les marchands (atlantiques), entre l'intérêt des emprunts et la liberté des mers, entre le désordre hiérarchique (catholique) et l'ordre égalitaire (protestant). Quant aux futurs membres de l'Union, sachions que la source du Danube, le fleuve d'où ils proviennent - si on laisse de côté la grande steppe des slaves du nord, ce qui est encore une autre histoire - ne se trouve pas loin de celle du Rhin, pas loin non plus de la plus ancienne confédération démocratique du monde, la Confédération Helvétique - il est vrai que toujours cachée derrière les Alpes, hostile à l'idée d'intégration en Europe et très soucieuse de ses francs (non français, mais aussi non allemands, car francs et non franks). Quant à la mondialisation anglo-saxone, elle nous a quand même donné le Parlement !
Soyons optimistes et lisions de nouveau la célèbre et légère Madame de Staël, et son célèbre et léger essai « De l'Allemagne ». Il y a plusieurs esprits - qui comptent - en Europe : il y a l'esprit, le spirit et le geist. Voyons pourquoi, faisant usage du célèbre et léger essai de la célèbre et légère Madame.
L'esprit français :
« Dans toutes les classes en France, on sent le besoin de causer (l'esprit) : la parole n'y est pas seulement comme ailleurs un moyen de se communiquer ses idées (le geist), ses sentiments (l'esprit) et ses affaires (le spirit), mais c'est un instrument dont on aime à jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples (le geist), et les liqueurs fortes chez quelques autres (le spirit) ».
Le geist allemand :
« (dans la langue allemande) par la nature même de sa construction grammaticale, le sens n'est ordinairement compris qu'à la fin de la phrase. Ainsi le plaisir d'interrompre, qui rend la discussion si animée en France, …ce plaisir ne peut exister en Allemagne, car les commencements de phrases ne signifient rien sans la fin, il faut laisser à chacun tout l'espace qu'il lui convient de prendre ; cela vaut mieux pour le fond des choses, c'est aussi plus civil, mais moins piquant ».
Le spirit anglais :
« Les anglais ne séparent point, il est vrai, la dignité de l'utilité, et toujours ils sont prêts, quand il le faut, à sacrifier ce qui est utile à ce qui est honorable ; mais ils ne se prêtent pas volontiers, comme il est dit dans Hamlet, à ces conversations avec l'air dont les Allemands sont très épris. La philosophie des anglais est dirigée vers les résultats avantageux au bien-être de l'humanité. Les allemands s'occupent de la vérité pour elle même, sans penser au parti que les hommes peuvent en tirer ».
Il en résulte que nous avons en Europe trois esprits différents qui se complètent, les uns par rapport aux autres - malgré les conflits du passé et les menaces du présent. Nous avons un esprit léger, bien encadré, assis sur un territoire, dont la réussite est le produit des différents peuples et cultures qu'il abrite - voyons l'exemple de sa sélection nationale de football. Nous avons un geist profond, pas très bien encadré, planant sur plusieurs territoires, dont la réussite est le produit du travail et de l'organisation qui l'abritent - voyons l'exemple aussi de sa sélection nationale de football, malgré les récents résultats moins favorables. Nous avons finalement un spirit de gain, moteur actuel ? de l'activité humaine dans le monde, dont la réussite est le produit de la multiplication des bourses ivres de dollars (et de livres (non livresques)) - ne voyons pas l'exemple de sa sélection nationale de football, voyons plutôt l'exemple de la city (et de wall street).
On peut par conséquent rester optimiste. On peut par conséquent rester optimiste, car, au de là des esprits européens de Madame de Staël - qui se complètent, malgré les conflits du passé et les menaces du présent -, il y a aussi d'autres esprits, qui empêchent les tentations hégémoniques des esprits signalés par la célèbre et légère Madame.
On peut en effet rester optimiste, car, au de là des esprits européens de Madame de Staël, il y a surtout le vrai Esprit. Ne l'oublions pas, aussi.

Miguel de Aragão Soares