QUEL MODÈLE SOCIAL
POUR L'EUROPE DE DEMAIN ?
- DIMENSION ÉTHIQUE -


« DIGNITÉ DE L'HOMME ET BIEN COMMUN »
OU DE ANTHROPOLOGIE CHRÉTIENNE


24 avril 2001

par Elio Finetti

 

L'homme tend vers le bien, mais il est aussi capable de mal. L'homme peut transcender son intérêt immédiat et pourtant y rester lier.
L'ordre social sera d'autant plus ferme qu'il tiendra davantage compte de ce fait et qu'il n'opposera pas l'intérêt personnel à celui de la société dans son ensemble, mais qu'il cherchera plutôt comment assurer leur fructueuse collaboration.

La dignité de l'homme : son fondement
L'objectif de la réunion de ce soir est d'approfondir l'anthropologie chrétienne en ce qui concerne l'homme en société, c'est à dire la conception chrétienne de l'homme en société et de mettre en lumière comment le bien individuel de l'homme et le bien commun de tous les hommes sont les deux côtés de la même médaille, la médaille étant la grande dignité de l'homme.
Grande dignité parce que l'homme est le portrait de Dieu (son image) et il Lui ressemble. Les animaux ne ressemblent pas à Dieu. Cette-ci est la vraie distinction essentielle entre l'homme et l'animal. Si cette distinction essentielle n'est pas clairement prise en considération dans la vie courante, on arrive à faire des lois et des politiques qui traitent les animaux comme des hommes et les hommes comme des animaux.
L'homme ressemble à la Trinité où l'unité de la Divinité coexiste avec la pluralité des Trois Personnes. Cette coexistence d'unité et de pluralité est, en conséquence, une caractéristique fondamentale de l'être humain. Ainsi, pour les êtres humains, le bien individuel et le bien commun coïncident.

Bien commun et bien individuel en général
Celui-ci étant notre cadre de référence, nous devons maintenant expliciter ce qu'est le bien commun et le bien individuel de manière générale dans une première phase et puis l'interpréter de manière concrète en chaque époque, en chaque société, en chaque phase de l'histoire. Et cette interprétation concrète est évidemment très difficile et toute solution demeure très discutable. Mais d'autant plus les hommes ont clairs les principes généraux, d'autant plus facilement ils pourront se comprendre et se mettre d'accord sur comment réaliser le bien commun de tous les hommes et le bien de chaque individu.
Cela ne signifie pas qu'à chaque coup, nous avons la solution concrète et unique pour faire le bien commun et le bien individuel.
Nous aurons à chaque coup, des positions différentes entre les hommes et entre chrétiens, ce qui explique et justifie que les hommes se réunissent en différents partis politiques et que plusieurs partis politiques s'inspirent à la vraie anthropologie, à la vrai conception de l'homme qui est celle chrétienne.
Ainsi, tout en étant très relativistes dans les solutions politiques, c'est à dire sur l'interprétation concrète du bien commun, on ne peut qu'être intransigeant sur les principes : transiger sur les principes signifie ne pas avoir des principes.
Un homme, et un chrétien, ne pourra jamais transiger sur le fait qu'il ressemble à la Trinité et, de ce fait, il ne peut transiger sur sa grande dignité, sur le fait que toute vie humaine, même physiquement ou intellectuellement délabrée, est toujours une vie digne d'être vécue.
L'homme dans sa plus noble acception, c'est à dire l'homme chrétien, voit dans l'homme méchant, dans l'homme cruel, dans l'ennemi, il voit encore un reflet, même si très pâle, de l'image de la Trinité, du visage du Christ.

Les morales matérialistes
L'homme chrétien est l'homme universel et la morale chrétienne est la morale universelle. Pour cela, il y aura toujours incompatibilité avec les morales particulières de groupe (par ex. les valeurs orientales ou toute idéologie nationaliste) autant qu'avec les morales anti-chrétiennes et qui se considèrent elles-aussi universelles parce qu'elles se basent sur une conception universelle, mais fausse, de l'homme.
Le marxisme autant que le libéralisme bourgeois laïc expriment des morales qu'ils considèrent universelles parce qu'ils supposent que l'homme a en soi les principes universels de l'action, que le bien est inscrit dans sa conscience et qu'il suffit de suivre cette bonne nature, comme disait Rousseau, pour réaliser le bien commun de tous. Mais, nous savons que la bonne nature est blessée par le péché originel et que l'homme libre devient libre de faire le mal. Mais, ceux qui considèrent que la nature est restée bonne, affirment que tous les appétits naturels doivent être satisfaits parce qu'ils sont bons.
Le libéralisme bourgeois laïc croit que le libre épanouissement des égoïsmes et des intérêts individuels donne lieu à l'harmonie collective qui est le marché et il découvre avec vénération les lois universelles du marché.
Le matérialisme marxisme, de son côté, il avait aussi cru de découvrir avec vénération les lois universelles du matérialisme dialectique et que de la lutte déchaînée des forces économiques opposées (travail et capital) pouvait naître l'harmonie collective finale de la société sans classes.
Et, tous les deux ont considéré que leur approche était scientifique aussi bien la science politique du libéralisme bourgeois laïc, que le matérialisme scientifique des marxistes.
Le freudisme de Sigmund Freud découvre aussi avec vénération les lois de la psyché : tout est déterminé par les instincts sexuels, la libido. Les freudo-marxistes de l'Ecole de Frankfurt de Marcuse à Adorno et William Reich ont aussi découvert avec vénération toutes les lois du comportement humain des groupes collectifs et des individus.

La nature et la liberté
Ces brèves références aux différents matérialismes déterministes sont nécessaires pour nous rappeler les origines intellectuelles des attaques contre la conception de l'homme révélée par Dieu : l'anthropologie chrétienne et la dignité de l'homme. Ces présupposés là s'opposent à notre affirmation de coexistence essentielle, ontologique du bien commun et du bien particulier.
Dans la nature humaine il y a les passions et la volonté. L'existence des passions de l'âme humaine est un donné de fait : l'orgueil, l'irascibilité, la sensualité, l'avarice, etc. existent; c'est un donné de fait aussi les conditionnements psychologiques que les passions entraînent ; mais les descriptions de comportements tendanciels ne sont jamais des lois déterministes du comportement humain. En effet à côté de ces tendances, agit la volonté qui est le signe de la liberté de l'homme et qui la distingue de l'animal.
C'est autre chose affirmer que les passions de l'âme humaine répondent à des lois déterministes comme des lois physiques comme la loi de la gravitation universelle, etc. qui ne laissent pas de liberté de choix aux étoiles, au soleil, aux planètes et aux satellites.
L'examen des mécanismes instinctifs des hommes ne sont pas de lois déterministes qui excluent la liberté de choix des hommes, parce que sur ces mécanismes intervient la volonté libre de l'homme.
Les ainsi-dites lois économiques, la loi de l'offre et de la demande, des utilités marginales, du profit, etc., ne sont que des descriptions de comportements tendanciels, mais que la volonté modifie.
De même, il en va pour les lois de la psyché.
Le bien commun considéré comme la satisfaction de toutes les tendances des individus conduit au mal commun. La loi relevée par Hobbes, le premier des philosophes positivistes, était homo homini lupus, : l'homme est un loup pour les autres hommes ce qui correspond à ce que disait Sartre : l'enfer c'est les autres.
Et d'ailleurs, notre dernière réunion avec Francis Woehrling a démontré que la libre concurrence sans organismes régulateurs n'arrive pas à maximiser les potentialités du marché.


Définition de bien commun
Venons, maintenant, à donner la définition du bien commun et du bien individuel.
La définition de bien commun donnée dans le cadre de l'enseignement sociale de l'Eglise est celle de Léon XIII donnée à la fin du XIX siècle et répétée pendant tout le dernier siècle par les papes et le Vatican II :
Le bien commun est l'ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée.
Le bien commun est aussi ce qui unifie une société. Le but de la société est le bien de la société, c'est à dire le bien commun d'une société déterminée. C'est à cause de ce but commun que sont orientées les actions de tous ses membres. C'est un projet historique concret qui unifie et donne la vie à une société. Le bien commun est le but final de toutes les sociétés complémentaires ou hiérarchisées entre elles.
Ce concept prend aujourd'hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain.
Tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes, et plus encore du bien commun de l'ensemble de la famille humaine. C'est ce qui a fait dire à Jean-Paul II : Il y a un bien commun national au service duquel les institutions des Etats sont placées. Mais, il y aussi un bien commun continental et même universel. L'Europe est en train de prendre de mieux en mieux conscience des dimensions du bien commun européen - c'est à dire - de l'ensemble des initiatives et des valeurs que les pays européens doivent poursuivre, et défendre conjointement, s'ils veulent répondre de manière appropriée aux besoins de leurs concitoyens.
Le nationalisme n'est pas un bien commun, ni d'autant plus un nationalisme européen, parce qu le nationalisme considère les autres comme des ennemis et recherche le bien du groupe comme une fin en soi-même : il ne recherche pas le juste. Le même se passe dans la libre concurrence quand les individus qui établissent entre eux un contrat ne cherchent pas les termes justes, mais le maximum de l'avantage pour soi-même. La preuve qu'une action poursuit le bien commun est qu'elle réalise des biens pour les individus, pour l'épanouissement de la nature humaine qui est matérielle et spirituelle (âme et corps) de chaque individu.

Bien commun et bien individuel en concret
Venons maintenant à parler du bien commun concret, c'est à dire de comment il se concrétise dans des biens communs concrets. Et sur ce point sont légitimes des opinions différentes toutes s'inspirant à la même idée de la dignité de l'homme et à la définition du bien commun en général. Si, donc, le bien commun en général est constitué par les conditions sociales permettant l'épanouissement des individus, il faut considérer biens communs concrets, avant tout, la sauvegarde des droits et des devoirs de la personne humaine. Dès lors, le rôle des gouvernants et législateurs consiste surtout à garantir la reconnaissance et le respect des droits, leur conciliation mutuelle, leur défense et leur expansion, et, en conséquence, à faciliter à chaque citoyen l'accomplissement de ses devoirs.
En ordre de temps, les premiers biens communs à assurer sont la sécurité alimentaire, la santé, l'éducation, la diffusion de la propriété privée, l'habitation, la sécurité sociale, les services communs : routes, transports, internet, etc. , environnement, tranquillité publique, bonnes mœurs, installations pour le culte, pour le sport, les spectacles, etc. , les conditions pour le développement de la culture, des arts, etc.
Tout cela sont les aspects les plus élémentaires du bien commun, mais il y a des aspects plus élevés que s'ils sont négligés, ils font courir le risque de faire considérer le bien commun comme un simple bien-être social, sans une substance éthique et une projection religieuse, ce qui ferai perdre à la notion de bien commun sa raison d'être. Les aspects plus élevés sont la prise en compte du but commun de l'humanité qui est Dieu lui-même qui est le but ultime de tout homme et donc de la société entière. Ainsi, toute la poursuite des biens communs matériels doit avoir l'intentionnalité de parvenir au but ultime qui est Dieu. A partir du moment où le législateur ou le gouvernement perd cette intentionnalité, le bien commun devient le bien-être matériel, sentimental, psychologique du libéralisme bourgeois laïc du matérialisme marxiste ou du freudo-marxisme.
En guise de conclusion, je voudrais seulement ajouter que les prises de position précédentes concernent des idéologies philosophiques et non des partis politiques, qui d'ailleurs bien de fois dans leur praxis oublient leurs philosophies de référence.