Conférence de M. Sami Abu-Sahlieh
sur le thème
La cohabitation entre musulmans et non-musulmans et le défi des droits de l'homme
Note critique de Aragao Soares

(Sous l'influence du mot Algharb)

 

Partant de l'exemple suisse, M. Sami Abu-Sahlieh a voulu donner une vision assez préoccupante, alarmiste même, de l'émigration musulmane en Europe. En tant que docteur en droit, il s'est appuyé sur les mailles juridiques pour défendre sa thèse, son scepticisme vis-à-vis l'union des cultures islamiques et chrétiennes dans le Vieux Continent. En tant que palestinien chrétien, résidant en Suisse, il a utilisé son expérience personnelle pour exposer ses craintes et ses alertes. Tout au contraire du droit européen, dont le fondement est contractuel, le droit musulman est d'origine religieuse, il dérive, ni plus ni moins, directement de la Révélation Divine, ce qui a des implications non uniquement sur le corpus politique mais également sur le droit civil. M. Sami Abu-Sahlieh s'est principalement prononcé sur le volet civil, le volet de la cuisine, comme il l'a très judicieusement appelé. C'est effectivement là, dans les foyers, que les aspects les plus immédiats, prosaïques, évidents du choc culturel se font valoir. Ils cachent toutefois des enjeux stratégiques non négligeables. Partant de la Révélation, le droit islamique fait normalement l'objet, avec des nuances plus au moins libérales, d'une interprétation littérale. Comme le Coran se réfère à des sanctions pénales un peu extrêmes, tombées en désuétude en Occident, les codes islamiques continuent de les appliquer. Comme le Coran interdit le mariage d'une musulmane avec un non musulman, les imams menacent des plus néfastes conséquences celles qui désirent le faire. Comme le Coran interdit qu'un musulman soit enseveli à côté d'un hérétique, leurs cadavres doivent être envoyés vers leurs pays d'origine. A la limite, une fois encore de façon très judicieuse, M. Sami Abu-Sahlieh a expliqué que, comme le Coran ne parle pas de robinets, les musulmans ne devraient pas les utiliser. En effet, son pessimisme arrive à des conclusions seulement en apparence absurdes, car dans les milieux les plus fondamentalistes elles ne sont pas d'exclure. Finalement, les nombres parlent plus que les paroles, et M. Sami Abu-Sahlieh ne s'est pas abstenu de faire appel à la précision des statistiques suisses : au rythme actuel, dans quinze ans, il y aura deux millions de musulmans dans la Confédération, pour une population totale de sept millions d'âmes.

Je me promène dans la Bruxelles d'en bas, celle qui se fait transporter en métro. J'ai décidé d'aller regarder les nouveautés de la FNAC. J'ai aujourd'hui un peu plus de temps disponible, je suis fatigué de mes tentatives littéraires de l'heure de table, je veux regarder les livres du plus grand supermarché de produits culturels français. J'arrive à la station, je m'adresse au guichet, il n'y a personne, il y a une machine à tickets, je n'ai pas de monnaie, je décide quand même d'entrer, je n'ai pas un esprit borné, je fais des lectures non littérales des règlements. Si le contrôleur arrive, je lui dirai que la faute en est à l'administration, à la modernité, à la rentabilité, qui remplacent les fonctionnaires par des machines de vente de tickets, et que j'avais l'intention de payer. Dans la gare, une demi-douzaine de personnes attend. Un panneau électronique annonce que le prochain train se trouve à la distance d'une station et demi. Je m'interroge sur la nécessité de ce gadget moderne. À Lisbonne, il n'y a pas d'horaires, mais les trains passent à une cadence très vive et régulière; il n'y a pas des panneaux électroniques affichant la distance du prochain métro, mais il y a des panneaux de "azulejos" peints par les meilleurs artistes portugais, dans la meilleure tradition arabe. Toutefois, Lisbonne c'est le passé. Je me trouve à Bruxelles et j'entre dans le train qui vient d'arriver. Des étudiants, des retraités et des émigrés. Quelques défenseurs des principes écologiques, aussi. Des morceaux de papier, des canettes, et d'autres emballages non recyclables font leur apparition lors des freinages ou de la sortie d'un passager. À "Arts-Loi" je change de ligne. De jeunes musulmanes parlent joyeusement, en français. Elles ne portent pas le tchador, elles sont habillées comme des jeunes européennes, elles portent les derniers signes extérieurs de la mode occidentale. On voit qu'elles sont d'origine maghrébine : je suis un expert, je viens de l'Algarve portugais, de l'Occident, car c'est ça ce que signifie Algharb.

Les "arabes", les musulmans, sont restés cinq cent ans dans ce qui est devenu le Portugal. Les arabes uniquement ? Les berbères, les juifs, les "moçárabes" - chrétiens arabisés, qui ont pu conserver leurs évêques pendant le califat ibérique - aussi. Cinq cent ans uniquement ? Non, plus. Au moins jusqu'à la conversion forcée et l'expulsion des non convertis au christianisme, décrétée par le roi Manuel I, celui de l'apogée des découvertes. C'était en 1496, deux ans avant l'arrivée de Gama en Inde, quatre ans avant l'arrivée de Cabral au Brésil - deux nobles portugais commandant des caravelles pleines d'aventuriers pas très respectables, des jeunes gentilshommes sans héritage, des maures chrétiens ou non chrétiens, des gens du peuple en fuite de la misère, pas encore des noirs réduits à l'esclavage.

Avant la conversion forcée et avant l'adoption de prénoms chrétiens, les maures habitaient dans les "mourarias", avec leurs mosquées, les juifs dans les "judiarias", avec leurs synagogues, les chrétiens dans tous les autres quartiers. Malgré la séparation, les peuples se mélangeaient - souvent de façon pas très catholique - et partageaient les espaces et les idées. Vraiment les peuples ? Non, le peuple, pour être plus précis. Les couches chrétiennes élevées ne se mélangeaient pas, ou en tout cas beaucoup moins. Elles cultivaient des codes de chevalerie, de lignage, de pureté de sang. Elles venaient du Nord, de l'Europe. Il y avait en tout cas des exceptions, de plus en plus répandues, principalement vis-à-vis de la communauté juive. Les juifs étaient toujours les argentiers du royaume. Depuis le temps des arabes, depuis le premier roi du Portugal. Ils faisaient la comptabilité, ils trouvaient l'argent pour la guerre et les mariages, ils percevaient les impôts et les droits, ils fréquentaient la cour. Les musulmans, par contre, appartenaient au peuple. Suite à la reconquête chrétienne, les entourages des émirs étaient rentrés en Afrique. Seuls les maures, paysans ou ouvriers, étaient restés.

Pendant la reconquête on a encore pu voir un grand roi ibérique, Alfonso VI de Leon, grand-père du premier roi portugais, se lier avec une princesse arabe. Zaida, elle s'appelait, Isabelle après, après sa conversion en vue du mariage et de la légitimation de l'héritier de la couronne, Sancho, malheureusement mort dans une bataille de la reconquête. Cela n'a pas été un cas isolé, loin de là. Quant aux liaisons "non légitimes", il faut savoir que la mère du dit premier roi du Portugal, Teresa, était la fille d'une passion jamais légalisée du dit Alfonso avec la roturière Jimena Muñoz. Alfonso était un gaillard, il s'est marié cinq ou six fois. Jamais toutefois avec la mère de Teresa. D'ailleurs, toutes les trois dynasties royales portugaises ont eu la même origine.

Après la conversion forcée, la tragédie. Les "cristãos-novos" - nouveaux chrétiens - étaient enviés par tout le monde, au moins, par la moitié du monde, car d'après les statistiques de l'inquisition, certainement pas suisses, ils représentaient la moitié de la population. Les gens s'étaient mélangés et en plus, pour la plus grande partie, les "cristãos-novos" représentaient la bourgeoisie d'une économie capitaliste qui venait de démarrer. Parmi eux aussi de grands noms de la science et de la littérature portugaise de l'époque - Pedro Nunes, le mathématicien, Garcia da Orta, le botaniste, Rodrigues Lobo et D. Francisco Manuel de Mello, les écrivains, le dernier d'ailleurs gentilhomme de la cour, Fernão Mendes Pinto, le grand aventurier des terres du Malabar et l'auteur de la célèbre chronique "Peregrinação" . Les chrétiens du peuple enviaient la réussite des nouveaux chrétiens. Les chrétiens de la noblesse ne consentaient pas qu'on leur dispute les privilèges, principalement au niveau monétaire.

Une des raisons de la conversion forcée décrétée par D. Manuel avait été la volonté de confisquer l'influence des non convertis expulsés et de dominer le commerce maritime des découvertes - une autre raison avait été la volonté de plaire aux rois catholiques voisins en vue d'un mariage avec une princesse espagnole. Le roi du poivre - son nom dans les cours européennes - devenu richissime, s'est même fait bâtir son palais au bord des quais et sur les entrepôts portuaires. Les non convertis expulsés ont multiplié leur fortune dans les nouvelles économies italiennes et hollandaises, contribuant au développement capitaliste de ces "pays" - la plus ancienne synagogue d'Amsterdam, indiquée dans tous les guides touristiques, est la portugaise. Par contre, au Portugal, le capitalisme monopoliste d'état, contrôlé par la couronne, a crée une oligarchie de fonctionnaires et de rentiers qui progressivement a contribué à l'appauvrissement du pays et même à la faillite des trésors publics, ce qui à son tour a largement expliqué l'expansion de l'inquisition. En effet, les "cristãos-novos" avaient multiplié leurs fonds de commerce, étaient devenus prospères, maintenaient des liens avec les juifs expulsés, avaient récupéré le contrôle des réseaux du commerce international, et de ce fait la tentation de confisquer leurs biens est devenue irrésistible : après la confiscation des non convertis, la confiscation des nouveaux convertis.

L'inquisition a été par conséquent demandée, de façon insistante, par le roi João III à Rome. Le roi portugais était plus royaliste que le roi - ou, comme on dit en portugais, plus papiste que le pape. Il voulait à tout prix, même contre l'avis du pape, le célèbre tribunal. L'histoire de l'inquisition est en effet caractérisée par un rapport de forces constant entre le monarque et le Saint Siège, le dernier voulant limiter les abus du premier. Elle a été finalement obtenue en 1531, avec des conditions quant à la confiscation des victimes et aux droits de défense, d'un succès néanmoins mitigé !

Le premier à signaler, déjà au XVII siècle, les implications du célèbre tribunal sur l'économie du pays, a été le père jésuite António Vieira, un des portugais les plus notables de tous les temps : grand diplomate, notamment à Rome, pendant la guerre de restauration de l'indépendance contre l'Espagne; grand écrivain, car c'est lui qui a fixé la langue portugaise moderne dans des centaines de sermons écrits dans une prose baroque à grands effets de style ; et grand humaniste, notamment au Brésil, dans la défense des indiens et dans l'accusation des crimes de l'inquisition de Lisbonne. Il disait qu'il fallait stimuler les mariages mixtes entre anciens et nouveaux chrétiens, mis en cause par les diligences totalitaires du fameux tribunal, car sans chrétiens nouveaux, point de prospérité, point d'argent pour faire la guerre contre le frère péninsulaire. Il disait aussi qu'il fallait anoblir ces nouveaux chrétiens, qu'il fallait leur accorder des fonctions publiques, et ne pas se préoccuper, comme l'exigeait l'inquisition, de la pureté du sang, parfois jusqu'à la dix-septième génération - même si on trafiquait beaucoup - car il fallait avoir une conception différente de l'administration. On n'était pas dans le XIXème siècle libéral; on était au début de l'âge moderne ! C'est comme ça que l'on reconnaît les grands personnages : ils saisissent le présent et ils prévoient l'avenir.

Les gens ne se mélangeaient plus en métropole. On voulait avoir à tout prix un frère, un cousin, un ami dans l'inquisition. On ne voulait plus avoir de l'amour pour ceux qu'on aimait. Trop risqué. On partait si on pouvait. On se mélangeait outremer.

Voyons Goa, capitale des Indes Orientales. Le commerce de tout genre. La grande vie. À partir du quatrième mâle - on faisait des enfants à l'époque, dans l'univers chrétien ! - toute maison noble y était représentée : le premier conservait le patrimoine et le lignage en métropole, le deuxième servait le roi, le troisième servait l'Église, les filles se mariaient, si elles étaient jolies, ou entraient dans un couvent, si elles étaient moins belles, et tous les autres partaient à l'aventure en Inde, Afrique ou Brésil. En Inde, un gentilhomme ne se promenait seul qu'à cheval. À pied, il se faisait toujours accompagner par un grand parasol transporté par un esclave noir, maure ou indien. Souvent, il circulait en palanquin. Et puis, il y avait des jolies esclaves de toutes couleurs, de toute origine, de toute culture, et il y avait les épices et la chaleur aussi. Les non gentilhommes, quant à eux, suivaient l'exemple. Ils avaient d'ailleurs été conviés à se marier avec des indigènes par un des premiers vice-rois, le terrible Afonso de Albuquerque. Toutefois, la dissolution des coutumes commençait à dépasser les limites, et le bon S. François Xavier ne savait plus que faire pour améliorer la situation de tous ces portugais, si impies, si peu respectueux de leurs principes, si barbares même - ainsi que l'avaient remarqué les japonais, lors de leur première rencontre avec des occidentaux, il va de soi des gens venus du Portugal, à cause de leur habitude de manger avec les mains (comme tout le monde en Europe, d'ailleurs) ! Il fallait utiliser l'inquisition. S. François a suggéré la démarche, mais il n'a pas pu heureusement voir le résultat, car il est mort encore jeune, de faim, dans la misère, aux portes de la Chine. Il aurait été horrifié de sa naïveté, car il était bon, il supportait sa propre souffrance, et de quelle manière, mais il ne supportait pas la souffrance des autres, des indigènes, notamment .

Voyons maintenant le Brésil. L'exploitation du sucre d'abord, celle des mines d'or ensuite, exigeait de la main d'œuvre en abondance, pas nécessairement très qualifiée. Le trafic de noirs venus d'Afrique était constant. Les indiens avaient été exclus de l'esclavage suite aux bons offices des jésuites et notamment du Père António Vieira. Curieusement, le grand humaniste a été beaucoup plus conformiste avec les nègres. Certes, il a critiqué leur trafic, il a comparé leur sort, dans les célèbres Sermons du Rosaire, à celui du Christ , mais il n'a pas exigé leur libération, ainsi que cela a été fait pour les Indiens - ce qui est difficile à comprendre, car une des grands-mères de l'auteur des sermons était nègre, curieusement né dans une ville appelé Moura (Maure), comme l'ont affirmé plusieurs témoins lors de son procès par l'inquisition de Lisbonne - oui, lui aussi - ce qui, heureusement, en termes inquisitionels n'était pas grave, vu que le seul sang qu'on chassait était le maure et le juif. Probablement ignorait-il cet élément généalogique. En tout cas, la dispense des indiens rendait la main d'œuvre africaine indispensable. Voilà probablement la raison. Peu importe: le métissage brésilien est devenu une évidence. Dieu à créé l'homme et le portugais, le métisse, n'est-ce pas ? Au Brésil, pas de maures, pas de juifs, pas de cristãos-novos, même si tous y étaient présents, pas d'inquisition, par conséquent. L'esclavage, quand même, principalement en provenance du Golf de Guinée, tel que le match d'ouverture de la coupe du monde, entre la France et le Sénégal, l'a démontré : au moins trois noms portugais, tous métisses, plutôt noirs. Du côté français : un grand Vieira - encore un - né au Sénégal; du côté sénégalais : un Fadiga - fatigue en français - et un Silva - du côté des broussailles, en portugais.

J'ai acheté quelques livres, j'ai de moins en moins de temps pour venir aux librairies, je sors de la FNAC et je prends un sandwiche et une bière dans le shopping City 2. Dans la table à côté, deux filles musulmanes. Pas de doutes, elles portent le tchador, même si elles parlent le français. Quel rapport entre ces deux filles et celles du métro, aussi d'origine musulmane mais sans tchador ? Probablement, les deux conceptions du multiculturalisme. L'anglo-saxone, celle du "melting pot" américain, caractérisée par la coexistence des différentes communautés, avec leurs différentes identités et sans trop de mélanges; la latine, celle du "bouillon de culture" français - tel que je l'ai entendu quelque part - définie par l'intégration plus ou moins forcée dans l'universalisme de la loi "républicaine", avec des mélanges plus fréquents. Aux USA, si je ne me trompe pas, les jeunes filles peuvent utiliser le voile dans les lycées - même après le 11 septembre; en France, elles doivent venir sans aucun signe extérieur d'une religion différente de celle des droits de l'homme. J'utilise une autre comparaison, recherchée dans l'histoire de mon pays. Le "melting pot" a eu ses jours de gloire avant la conversion forcée de maures et juifs : chacun restait dans sa communauté, dans sa "mouraria" ou "judiaria", avec ses mosquées ou synagogues. Le "bouillon de culture" s'est installé après, après l'interdiction des mosquées et des synagogues et l'obligation de changer le nom maure ou juif en un nom chrétien. Je me rends compte que le schéma est quand même simpliste. Pendant la période "melting pot", les mélanges ont existé, même s'ils n'étaient pas toujours très catholiques et même si c'était au prix de plusieurs discriminations d'ordre juridique et fiscal. Pendant la période "bouillon de culture", les discriminations ont cessé, les gens se sont plus souvent mariés, selon la seule religion possible, mais les choses ont très vite mal tourné à cause de la conversion forcée et la perversion inquisitoriale du système. Alors, quelle méthode préférer ?

Le "melting pot" anglo-saxon n'est pas aussi ancien qu'on pouvait l'imaginer. En plus, il n'a pas pu éviter des troubles sociaux violents aux USA et UK. Peut-être parce qu'il se confond souvent avec le multicommunautarisme, c'est-à-dire, la séparation totale et le manque de communication des différentes identités - tout au contraire du multiculturalisme, qui suppose les relations entre les communautés. C'est probablement à cause du multicommunautarisme que la guerre civile était inévitable au Liban ou en Bosnie. En tout cas, il est clair que le melting pot convient nettement mieux aux sociétés fondées sur l'individualisme et le pragmatisme libre échangiste qu'aux Etats nations centralistes et classiques fondés sur l'assimilation et l'intégration dans la culture dominante. Pour ce dernier cas de figure il faut faire appel au "bouillon de culture" français. Le problème c'est que l'Etat nation est en crise, qu'il se fragmente à cause de la faiblesse du politique vis-à-vis de l'internationalisation des échanges financiers et de la résistance intempestive des identités culturelles et religieuses. L'universalisme de la loi "républicaine" présente de plus en plus de difficultés pour faire face aux enjeux de la globalisation, ce qui implique que l'interdiction du tchador n'est probablement pas une solution d'avenir.

D'ailleurs, est-ce que le tchador est un signe de résistance à l'intégration ou tout au contraire un élément d'ouverture à la bonne entente sociale, aujourd'hui beaucoup plus dépendante du dialogue entre les différentes cultures que de l'apaisement des conflits de classe de l'ère industrielle ? Le tchador va souvent ensemble avec une recherche plus réfléchie de la modernité et en tout cas introduit la dimension religieuse dans un monde dominé par le marché - mélange qui a causé l'essor du capitalisme moderne, tel que Max Weber l'a expliqué dans sa fameuse thèse ! En outre, les enquêtes montrent que l'islamisme féminin est beaucoup moins vulnérable aux appels politiques extrémistes que le masculin, y compris dans les pays ou l'intégrisme fait rage, ce qui est loin d'être surprenant.

Je paie l'addition et je retourne au bureau. Je reviens à mon intuition. C'est par les femmes que l'islam va se moderniser, ouvrir à l'occident. Je sais que cette intuition a en moi un a priori : je viens de l'Algharb et j'ai toujours présentes les légendes, qu'un ami de mon grand-père paternel a recueilli, tout au long de sa vie, dans les villes et villages de la région. Les légendes des maures enchantées, tel qu'il les a appelées . Elles ont presque toutes un point commun : les maures sont des filles d'émirs arabes rentrés en Afrique suite à la reconquête et elles se cachent dans les profondeurs des puits, d'où provient l'eau, d'où provient la vie. Les légendes des maures enchantées sont aujourd'hui une affiche touristique, c'est certain. Toutefois, il y a toutes ces jeunes filles portant ou non le tchador, qui parlent en Belgique et en France la langue des droits de l'homme- malgré la guillotine - ou qui ont la chance d'appartenir à la bourgeoisie de pays tels que le Maroc, la Tunisie, la Turquie, la Jordanie, l'Iran même, qui regardent par conséquent les attraits de l'occident, qui envient la liberté et l'égalité. Car l'occident, avec tous ses défauts et ses excès, a dans son essence la semence du christianisme - malgré les efforts contemporains d'une certaine idée de la laïcité pour le faire oublier - et de la sorte, l'idée de la séparation entre le religieux et le temporel, l'autonomie du politique et de la personne - malgré, cette fois-ci, les difficultés constantes de partage des univers de l'Église et du Prince jusqu'à des temps pas très reculés.

Je reviens aussi à l'expérience portugaise et je pense, je suis convaincu, qu'elle préfigure le monde de demain - moins l'inquisition et l'esclavage. Les civilisations, les cultures, les religions - globalisation oblige - sont tenues de se parler, de se mélanger, de s'interpénétrer. Beaucoup de violences, d'injustices, de scandales, de péchés, comme toujours dans l'histoire de l'humanité, mais quand même le métissage des races et des cultures et une grande tolérance entre les différentes traditions. C'est ça l'universalisme portugais. Si on le veut source de paix, ce mélange ne peut provenir d'une contrainte, d'une consigne d'un système dominant. Déjà au XVIème siècle, quand le roi portugais voulait imposer l'inquisition, le pape Clément VII le disait, en ordonnant aussi la libération des condamnés et le remboursement des biens confisqués. Mais le mélange est inéluctable. Le pape Jean Paul II le reconnaît aussi. Il considère "qu'il faut accorder une attention spéciale aux mariages mixtes ainsi qu'aux mariages avec disparité de culte, que l'actuel phénomène de migration favorise et facilite, tout comme le climat moderne de faciles échanges culturels entre les peuples", tout en exhortant les conjoints chrétiens à convaincre leurs conjoints non chrétiens de faire baptiser leurs enfants . L'Église d'aujourd'hui, l'Église du monde multiculturel, doit être humble et ouverte, œcuménique, reconnaître qu'elle se compose d'hommes et de femmes qui ne lui ont pas toujours été fidèles, et en même temps suivre fidèlement le Christ, les béatitudes et ses valeurs universelles. Elle doit suivre l'exemple d'Assise. Elle doit tout faire pour régler les problèmes de cuisine entre les différentes cultures et pour prévenir la confrontation violente des différentes civilisations. La tâche est certainement très difficile. Mais il n'y a pas d'autre solution. Le pape l'a une fois de plus signalé lors de la récente tragédie en Iraque. Et puis, même si les richissimes émirs whalabites de l'Arabie Saoudite, qui payent certaines mosquées intégristes de l'occident, utilisent des robinets, même des robinets en or - comme il était aussi le cas du très laïque Saddam Hussein - ce qui peut à première vue signifier que finalement le marché est compatible avec les interprétations plus littérales des livres sacrés - il ne faut pas perdre de vue que ni le marché n'englobe toutes les valeurs occidentales, ni le capitalisme saoudien n'est source de progrès et de modernité : au contraire, à la longue, il sera source de retard, comme le fut le capitalisme rentier portugais au temps des découvertes.

J'arrive à la station de métro. Je me rappelle que je n'ai pas payé le ticket quand je suis venu. Je m'adresse au guichet et j'explique au fonctionnaire pourquoi je veux deux billets. Il manifeste sa surprise, avec un accent qui ne laisse pas de doutes sur ses origines maghrébines. Non, Monsieur. C'est pas nécessaire deux billets. Soit on l'achète avant soit on ne l'achète plus. Comment va-t-on contrôler que vous n'utilisez pas le second billet dans un nouveau trajet ? Si vous insistez, je vous vends deux tickets, mais vous en faites ce que vous voulez. J'achète un seul billet - je suis un pêcheur - et je pense que ce fonctionnaire du métro, du moyen de transport de Bruxelles d'en bas et de certains écolos futuristes, ne fait pas des interprétations littérales du Coran, malgré son origine musulmane certaine.

Miguel de Aragão Soares

Bruxelles, 16/5/03