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4. Les catholiques en Europe partagent une conviction commune : la
distinction entre religion et politique.
En tant que Chrétiens, nous partageons la conviction que, quoique
la politique ne soit pas tout, l'action politique est importante pour
notre foi et notre foi est importante pour nos engagements politiques.
Le Catholicisme n'implique pas d'avoir une conception politique rigide
ni d'adhérer à une série de règles étroites.
Pour nous, il n'y a pas de forme prédéterminée de
communauté politique, pas « d'État confessionnel
chrétien » *.Les catholiques ont
vécu leur foi à l'intérieur de cadres politiques
différents et ils en ont donné le témoignage à
travers leur vie. La foi chrétienne ne peut être identifiée
avec quelque ordre politique particulier, mais il est possible d'identifier
des situations et des conduites qui vont à l'encontre de la doctrine
chrétienne.
Lorsque nous avons à prendre des décisions, nous devons
garder comme critère ultime le souci du Bien Commun de l'humanité.
Nous devons être capables, à la fois, de distinguer les registres
de notre action, tout en attachant l'importance qu'elles méritent
à des dispositions qui restent provisoires. Car c'est là,
dans le concret de nos engagements, que se joue notre accomplissement
spirituel.
La distinction entre ce qui relève du « temporel et du spirituel
», que Vatican II a encore clarifiée dans la déclaration
« Dignitatis Humanae », constitue la seconde caractéristique
de la tradition Chrétienne que ce document voudrait souligner.
Elle n'est pas importante seulement pour déterminer l'équilibre
des relations entre les États et les Églises, au sein de
l'Union Européenne. Elle concerne aussi les associations et les
citoyens, dans leur responsabilité personnelle. Si l'Église
catholique se montre particulièrement attentive à son autonomie
pour ce qui concerne son organisation interne, c'est parce qu'elle considère
que l'État doit reconnaître qu'il n'a pas compétence
sur certains sujets, qui relèvent de la conscience des citoyens.
Cela peut être vrai aussi bien au plan régional que national
ou européen. Selon le principe de la subsidiarité , la responsabilité,
dans ces domaines, appartient aux personnes ou aux associations de personnes,
et en dernière instance, à la conscience.
Le mépris de ce principe a toujours des conséquences considérables.
Ainsi, le « désenchantement », que l'on peut actuellement
constater un peu partout à l'égard de la politique, est
peut-être le contrecoup d'attentes excessives qui se sont manifestées
dans les deux parties de l'Europe, après la seconde guerre mondiale.
Ces attentes ne pouvaient être que déçues, car le
pouvoir politique ne peut prendre tout en charge. Il n'a pas la capacité
de répondre à toutes les aspirations.
5.
Les Catholiques en Europe partagent une conviction commune : le lien entre
le dynamisme de la foi et l'engagement dans la Cité, dans l'attente
de la manifestation du Royaume de Dieu.
Notre réflexion et nos engagements politiques sont situés
dans la perspective ouverte par l'espérance chrétienne.
Cette espérance peut être qualifiée « d'eschatologique
» c.-à-d. ce qui se réfère aux « fins
dernières » de l'homme et de l'humanité, car elle
n'est pas à comprendre dans le même sens que les «
messianismes » ou les utopies politiques. Les théoriciens
des messianismes temporels dessinent un avenir dont les contours peuvent
changer rapidement, mais qui est censé advenir dans l'horizon de
l'Histoire. Les Chrétiens mettent leur confiance dans le Royaume
de Dieu, qui est d'un autre ordre que l'Histoire, à la fois tout
proche et pas encore manifesté. Dans leur conduite quotidienne,
ils se tiennent disponibles pour un avenir dont ils savent qu'il repose
dans la main de Dieu. Cependant, cette ouverture à l'inattendu
de Dieu ne nous laisse pas sans orientation : l'exemple bouleversant de
Jésus Christ nous anime, la raison et l'expérience nous
ancrent dans le présent; la confiance dans le fait que nos chemins
nous conduisent vers Dieu inspire nos actions. Le refus des messianismes
politiques et de leurs buts, et l'enracinement dans une Espérance
eschatologique constituent une troisième caractéristique
de la tradition chrétienne. Cela nous permet de donner du prix
ce qui a déjà été réalisé tout
en cherchant encore à améliorer notre société.
Mais nous n'avons pas l'illusion de parvenir à une clôture
de l'Histoire : selon la foi chrétienne, celle-ci reste ouverte
à l'initiative de Dieu.
6.
Tout comme les autres citoyens en Europe, aucun catholique ne possède
un plan tout fait de l'avenir.
L'Union Européenne vit actuellement une mutation, non seulement
du fait de l'accession de nouveaux Etats membres, mais aussi en ce qui
concerne ses institutions et ses domaines d'intervention. Nous sommes
tous concernés par ce processus de profonds changements.
Au milieu de ces imbrications diverses, l'Église Catholique apparaît
comme un acteur parmi d'autres, même s'il convient de souligner
l'importance capitale du christianisme pour le devenir de l'Europe. L'Europe
ne peut être comprise sans tenir compte du rôle fondateur
qu'ont joué des Chrétiens dans son histoire. Même
si, aujourd'hui, une forme d'agnosticisme diffus semble dominer le débat
public, les convictions des Chrétiens sont toujours reconnues comme
capables d'avoir un rôle à jouer, tout comme celles des Juifs
et des Musulmans ou des membres d'autres communautés religieuses.
Réciproquement, dans l'Union Européenne, les Chrétiens,
les Juifs, les Musulmans et les membres d'autres communautés religieuses
sont à leur tour concernés par les règles du Marché
Commun, par la politique monétaire aussi bien que par tout ce qui
a trait à la Charte des droits fondamentaux. De même, la
négociation des accords commerciaux relève déjà
de la politique communautaire et la manière d'envisager les relations
avec les nations les plus pauvres et avec les réfugiés tend,
elle aussi, à faire l'objet d'une politique commune. Par ailleurs,
il ne faut pas oublier que les Chrétiens, mais aussi les Juifs,
les Musulmans et les membres d'autres communautés religieuses sont
amenés à rencontrer des non-Européens appartenant
à leur propre Église ou communauté. Dès lors,
toute personne qui s'intéresse aux orientations éthiques
de la politique internationale doit pouvoir se sentir partie prenante
au développement des structures européennes ainsi qu'à
la politique internationale de l'Union Européenne.
Pour les Chrétiens, les défis politiques associés
aux changements requis sur la route de l'intégration européenne
ont une dimension spirituelle. Etre Chrétien signifie être
pèlerin. Cet appel à vivre en pèlerins apporte un
éclairage particulier à notre responsabilité de citoyens
et d'acteurs politiques engagés. Notre avancée vers le Royaume
de Dieu est inséparable de notre engagement au service de la communauté
politique : une telle espérance nous ouvre un avenir commun et
nous invite à décider à chaque pas de ce qui est
le meilleur chemin. Concrètement, il nous revient de définir
les voies d'une Europe caractérisée par la stabilité,
la paix et le bien-être public, et qui servira non seulement ses
propres citoyens mais aussi le monde entier.
L'adhésion de dix nouveaux Etats membres nous donne la chance d'avoir
à nous demander ce que nous, citoyens, voulons comme politique
européenne aujourd'hui. Quelles sont les étapes que nous
considérons comme les plus importantes pour l'Union Européenne
? Comment peut-elle donner une impulsion décisive sur les grands
dossiers de la mondialisation? Pour répondre à ces questions,
il n'est pas besoin de brosser dans tous ses détails la vision
utopique d'une Union Européenne conforme à nos rêves.
Cela pourrait même être dangereux. Cependant un regard sur
l'histoire de l'Union Européenne peut aiguiser notre regard sur
des inégalités persistantes ou des développements
inadaptés.
L'acte fondateur de toute communauté politique recèle toujours
une importante signification. Sa valeur éthique reste déterminante
pour tous les développements ultérieurs. Elle peut fournir
des orientations et des significations nouvelles en des périodes
d'incertitude. C'est la raison pour laquelle nous allons consacrer l'essentiel
de la seconde partie de ce texte à la Déclaration de Robert
Schuman, ministre français des Affaires Etrangères, en date
du 9 mai 1950. C'est l'acte fondateur du processus d'intégration
européenne. Pour mieux évaluer notre responsabilité
aujourd'hui, nous allons essayer de porter un regard chrétien sur
ce grand document politique.
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* Sur ce point nous pouvons rappeler ce disait
Jean-Paul II devant le Parlement Européen, lors de sa visite à
Strasbourg : "Il me paraît important de rappeler que c'est
dans l'humus du christianisme que l'Europe moderne a puisé le principe
- souvent perdu de vue pendant les siècles de "chrétienté"
- qui gouverne le plus fondamentalement sa vie publique: je veux dire
le principe, proclamé pour la première fois par le Christ,
de la distinction de "ce qui est à César"
et "de ce qui est à Dieu" (cf.Mat 22/21).
Cette distinction essentielle entre la sphère de l'aménagement
du cadre extérieur de la cité terrestre et celle de l'autonomie
des personnes s'éclaire à partir de la nature respective
de la communauté politique à laquelle appartiennent nécessairement
tous les citoyens et de la communauté religieuse à laquelle
adhèrent librement les croyants".
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