"
Emplissez la terre et soumettez-la (19)": la Bible, dès sa première
page, nous enseigne que la création entière est pour l'homme, à charge
pour lui d'appliquer son effort intelligent à la mettre en valeur, et,
par son travail, la parachever pour ainsi dire à son service. Si la terre
est faite pour fournir à chacun les moyens de sa subsistance et les instruments
de son progrès, tout homme a donc le droit d'y trouver ce qui lui est
nécessaire. Le récent Concile l'a rappelé: "Dieu a
destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous
les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création
doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle
de la justice, inséparable de la charité (20)." Tous les autres
droits, quels qu'ils soient, y compris ceux de propriété et de
libre commerce, y sont subordonnés : ils n'en doivent donc pas entraver,
mais bien au contraire faciliter la réalisation, et c'est un devoir social
grave et urgent de les ramener à leur finalité première.
(Pacem in terris, Paul VI n. 22)
LES ORGANISATIONS TRANSNATIONALES ET INTERNATIONALES
Nous désirons donc vivement que l'Organisation des Nations Unies puisse
de plus en plus adapter sa forme et ses moyens d'action à l'ampleur et à la
noblesse de ses charges. Puisse-t-il arriver bientôt, le moment où cette
Organisation pourra protéger efficacement les droits de la personne humaine:
ces droits qui, découlant immédiate-ment de la dignité de
la personne humaine, sont pour cette raison universels, inviolables et inaliénables;
d'autant plus qu'aujourd'hui les hommes participent toujours davantage aux affaires
publiques de leur propre nation, qu'ils témoignent d'un intérêt
croissant pour les affaires de tous les peuples, et qu'ils sont toujours plus
conscients d'appartenir en tant que membres vivants à la famille universelle
des hommes.
(Pacem in Terris, n. 145)
Cette collaboration internationale à vocation mondiale requiert des Institutions
qui la préparent, la coordonnent et la régissent, jusqu'à constituer
un nouvel ordre juridique universellement reconnu. De tout cœur, Nous encourageons
les organisations qui ont pris en main cette collaboration au développement,
et souhaitons que leur autorité s'accroisse. "Votre vocation, disions-Nous
aux représentants des Nations unies à New York, est de faire fraterniser,
non pas quelques-uns des peuples, mais tous les peuples …".
(Populorum Progressio, n. 78)
Les progrès des sciences et des techniques dans tous les domaines de la vie sociale multiplient et resserrent les rapports entre les nations, rendent leur interdépendance toujours plus profonde et vitale.
Par suite, on peut dire que tout problème humain de quelque importance, quel qu'en soit le contenu, scientifique, technique, économique, social, politique, culturel, revêt aujourd'hui des dimensions supranationales et souvent mondiales.
C'est pourquoi, prises isolément, les communautés politiques ne
sont plus à même de résoudre convenablement leurs plus grands
problèmes par elles-mêmes et avec leurs seules forces, même
si elles se distinguent par une haute culture largement répandue, par
le nombre et l'activité de leurs citoyens, par l'efficience de leur régime économique,
par l'étendue et la richesse de leur territoire. Les nations se conditionnent
réciproquement, et on peut affirmer que chacune se développe en
contribuant au développement des autres. Par suite, entente et collaboration
s'imposent entre elles.
(Mater et Magistra, nn. 200-202)
L'ÉQUITÉ DANS LES RELATIONS COMMERCIALES (POPULORUM PROGRESSIO, PAUL VI)
56. Les efforts, même considérables, qui sont faits pour aider au plan financier et technique les pays en voie de développement seraient illusoires, si leurs résultats étaient partiellement annulés par le jeu des relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. La confiance de ces derniers serait ébranlée s'ils avaient l'impression qu'une main leur enlève ce que l'autre leur apporte.
Distorsion croissante
57. Les nations hautement industrialisées exportent en effet surtout des produits fabriqués, tandis que les économies peu développées n'ont à vendre que des produits agricoles et des matières premières. Grâce au progrès technique, les premiers augmentent rapidement de valeur et trouvent un marché suffisant. Au contraire, les produits primaires en provenance des pays sous-développés subissent d'amples et brusques variations de prix, bien loin de cette plus-value progressive. Il en résulte pour les nations peu industrialisées de grandes difficultés, quand elles doivent compter sur leurs exportations pour équilibrer leur économie et réaliser leur plan de développement. Les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches.
Au-delà du libéralisme
58. C'est dire que la règle de libre échange ne peut plus - à elle seule - régir les relations internationales. Ses avantages sont certes évidents quand les partenaires ne se trouvent pas en conditions trop inégales de puissance économique: elle est un stimulant au progrès et récompense l'effort. C'est pourquoi les pays industriellement développés y voient une loi de justice. Il n'en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays: les prix qui se forment "librement" sur le marché peuvent entraîner des résultats iniques. Il faut le reconnaître: c'est le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges commerciaux qui est ici mis en question.
Justice des contrats à l'échelle des peuples
59. L'enseignement de Léon XIII dans Rerum Novarum est toujours valable: le consentement des parties, si elles sont en situation trop inégale, ne suffit pas à garantir la justice du contrat, et la règle du libre consentement demeure subordonnée aux exigences du droit naturel (57). Ce qui était vrai du juste salaire individuel l'est aussi des contrats internationaux: une économie d'échange ne peut plus reposer sur la seule loi de libre concurrence, qui engendre trop souvent elle aussi une dictature économique. La liberté des échanges n'est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale.
Mesures à prendre
60. Au reste, les pays développés l'ont eux-mêmes compris, qui s'efforcent de rétablir par des mesures appropriées, à l'intérieur de leur propre économie, un équilibre que la concurrence laissée à elle-même tend à compromettre. C'est ainsi qu'ils soutiennent souvent leur agriculture au prix de sacrifices imposés aux secteurs économiques plus favorisés. C'est ainsi encore que, pour soutenir les relations commerciales qui se développent entre eux, particulièrement à l'intérieur d'un marché commun, leur politique financière, fiscale et sociale s'efforce de redonner à des industries concurrentes inégalement prospères des chances comparables.
Conventions internationales
61. On ne saurait user ici de deux poids et deux mesures. Ce qui vaut en économie nationale, ce qu'on admet entre pays développés, vaut aussi dans les relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. Sans abolir le marché de concurrence, il faut le maintenir dans des limites qui le rendent juste et moral, et donc humain. Dans le commerce entre économies développées et sous-développées, les situations sont trop disparates et les libertés réelles trop inégales. La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité de chances. Cette dernière est un but à long terme. Mais pour y parvenir, il faut dès maintenant créer une réelle égalité dans les discussions et négociations. Ici encore des conventions internationales à rayon suffisamment vaste seraient utiles: elles poseraient des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, de soutenir certaines industries naissantes. Qui ne voit qu'un tel effort commun vers plus de justice dans les relations commerciales entre les peuples apporterait aux pays en voie de développement une aide positive, dont les effets ne seraient pas seulement immédiats, mais durables ?
LA DETTE EXTÉRIEURE (EXTRAITS DES DOCUMENTS DE JEAN-PAUL II)
L'existence d'une dette extérieure qui étouffe beaucoup de peuples
du continent américain constitue un problème complexe. Sans pour
autant entrer dans ses nombreux aspects, l'Église, dans sa sollicitude
pastorale, ne peut pas ignorer ce problème, car il concerne la vie d'un
grand nombre de personnes. C'est pourquoi diverses Conférences épiscopales
en Amérique, conscientes de la gravité de cette question, ont
organisé à ce sujet des rencontres d'étude et ont publié des
documents visant à proposer des solutions concrètes. Moi-même,
j'ai exprimé plusieurs fois ma préoccupation face à cette
situation, devenue en certains cas insoutenable. Dans la perspective du grand
Jubilé de l'An 2000, maintenant tout proche, et me souvenant de la signification
sociale que les jubilés revêtaient dans l'Ancien Testament, j'ai écrit: "Dans
l'esprit du Livre du Lévitique (25, 8-12), les chrétiens devront
se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le Jubilé soit
un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction
importante, sinon à un effacement total, de la dette internationale
qui pèse sur le destin de nombreuses nations" (Tertio Millennio
Adveniente (Préparation du Jubilé de l'an 2000);
Jean-Paul II,
n. 36).
J'exprime à nouveau le souhait, repris par le Synode, que le Conseil
pontifical "Justice et Paix", avec d'autres organismes compétents
comme la Section pour les Relations avec les États de la Secrétairerie
d'État, "cherche, par l'étude et le dialogue avec des représentants
du Premier Monde et avec des responsables de la Banque mondiale et du Fonds
monétaire international, des voies de solution au problème de
la dette extérieure ainsi que des normes qui empêchent que de
telles situations se reproduisent à l'occasion de futurs emprunts".
Au niveau le plus large possible, il serait opportun que "des experts
en économie et en questions monétaires, de renommée internationale,
procèdent à une analyse critique de l'ordre économique
mondial, dans ses aspects positifs et négatifs, pour corriger l'ordre
actuel et proposer un système et des mécanismes en mesure d'assurer
le développement intégral et solidaire des personnes et des peuples".
(Ecclesia in America, n. 59)
En outre, dans sa recherche de la justice au sein d'un monde contrasté par
les inégalités sociales et économiques, l'Église
ne peut ignorer le poids écrasant de la dette de nombreux pays en voie
de développement en Asie, avec l'impact qui en résulte pour le
présent et pour l'avenir. Dans de nombreux cas, ces pays sont obligés
de tailler dans les dépenses pour les nécessités vitales,
comme la nourriture, la santé, l'habitat et l'éducation, afin
d'honorer les dettes contractées auprès des agences monétaires
internationales et des banques. Cela signifie que de nombreuses personnes sont
soumises à des conditions de vie qui constituent un affront à la
dignité de l'homme.
(Ecclesia in Asia, n. 40)
Les Pères synodaux ont manifesté leur préoccupation pour
la dette extérieure qui afflige de nombreuses nations américaines,
exprimant leur solidarité avec elles. Ils attirent avec force l'attention
de l'opinion publique sur la complexité de la question, reconnaissant
que "la dette est souvent le fruit de la corruption et de la mauvaise
administration". Dans l'esprit de la réflexion synodale, cette
reconnaissance ne prétend pas concentrer sur un seul pôle les
responsabilités d'un phénomène extrêmement complexe
dans son origine et dans ses solutions. En effet, parmi les causes qui ont
contribué à la formation d'une dette extérieure écrasante,
il faut signaler non seule-ment les intérêts élevés,
fruit de politiques financières spéculatives, mais aussi l'irresponsabilité de
certains gouvernants qui, en contractant une dette, n'ont pas réfléchi
suffisamment aux possibilités réelles de l'éteindre, avec
comme circonstance aggravante que des sommes considérables obtenues
grâce aux prêts internationaux vont parfois enrichir des individus,
au lieu de servir à soutenir les changements nécessaires au développement
du pays. D'autre part, il serait injuste de faire peser les conséquences
de ces décisions irresponsables sur ceux qui ne les ont pas prises.
La gravité de la situation est encore plus compréhensible si
l'on tient compte du fait que "déjà le seul paiement des
intérêts constitue pour l'économie des pays pauvres un
poids qui enlève aux autorités la disponibilité de l'argent
nécessaire pour le développement social, l'éducation,
la santé et l'institution d'un fonds pour créer du travail".
(Ecclesia in America, n. 2)