Groupe de réflexion sur l’éthique sociale

Cycle de réunions 2005

La famille dans le monde et dans les religions

 

22 septembre 2005

 

La famille dans la tradition orthodoxe de l’Europe Centre-orientale

par

Père Constantin Miron

 

Archiprêtre de la Métropolie grecque orthodoxe d’Allemagne, professeur de théologie à Düsseldorf, recteur de la paroisse St. Jean Baptiste à Brüel près de Cologne

 

Tout d’abord je tiens à vous demander pardon, premièrement pour les fautes que je fais en essayant de parler français; deuxièmement pour le fait que j’ose parler sur un sujet sans être spécialiste en cette matière. (Bien sur on pourrait dire que je suis marié depuis 23 ans et père de 5 enfants...; mais justement ça rend encore difficile une conférence sur ce sujet....). Je ne suis ni sociologue ni politicien, je ne suis qu’un curé de campagne qui aime la théologie.  (Et cet amour est d’ailleurs comme l’amour pour la langue française très inécouté, j’essaye de m’approcher de l’une comme de l’autre, sans avancer trop...)

Ce que pourrait être le résultat d’une telle soirée c’est que la notion de la famille peut être aussi l’objet de la théologie, dans notre cas, de la théologie orthodoxe chrétienne. La théologie, la science qui s’occupe de Dieu, est appelée à s’occuper aussi des relations parmi les hommes...

 

La découverte de la famille comme facteur moral

«L'attitude de la société envers le mariage et la famille est un indicateur de son état moral. »

Voilà l’idée principale d’un livre apparu en 1998 à Moscou. L’auteur, Gleb Kaleda, professeur de géologie et – en même temps – prêtre orthodoxe, compare la société soviétique et post-soviétique et son attitude envers la famille avec l’empire romain – surtout vers son déclin:

«Le tableau des mœurs contemporaines rappelle pour beaucoup la Rome antique, lorsque les positions du christianisme sur la famille et le mariage, sur les relations entre les hommes et les femmes contrastaient fortement avec les points de vue de la société du Bas-Empire, et même s'y opposaient de façon consciente. À l'époque les relations libres entre les sexes étaient caractéristiques à tous les niveaux de la société comme maintenant. Les villes du pourtour de la Méditerranée pullulaient de prostituées par nécessité économique ou simplement par « amour de l'art ». Dans les familles de la haute société et parmi les riches, la mise au monde des enfants était évitée par tous les moyens comme maintenant. Les nouveau-nés, non désirés pour différentes raisons, étaient tués et cela n'était pas considéré comme un crime, comme de notre temps - avec l'avortement. La société s'était écartée des anciennes vertus patriarcales romaines, qui avaient fait la gloire de Rome en son temps, de même que des notions telles l'honneur de la famille, la réputation, un nom honorable, les fiançailles paraissent maintenant ridicules, absurdes et démodées. Malheureusement, les parents souvent ne se représentent pas les conditions, le milieu dans lesquels évoluent leurs enfants.»

Kaleda essaye d’offrir un autre modèle de la famille, celui de la famille chrétienne: La famille chrétienne, avec sa fidélité conjugale absolue, avec des enfants élevés dans la foi doit s'opposer aux mœurs de la société, être une lumière qui réchauffe ses membres, et un phare qui tient sur le roc de la foi de l'église au foyer.

Et il précise: Le christianisme sauve l'homme du péché par le Sacrifice du Golgotha, mais exige des efforts car le royaume des cieux est assailli avec violence; ce sont des violents qui l'arrachent (Matthieu 11,12, voir Luc 16, 16). En revanche, les études contemporaines - et il est important de le répéter encore et toujours jusqu'à ce que ce qu'on en prenne entièrement conscience - libèrent la conscience de l'homme de la notion du péché : elle existait dans toutes les sociétés traditionnelles alors que dans celle d'aujourd'hui le mot « péché » donne un son creux. C'est ce que le Prince de ce monde voulait obtenir pour détruire l'homme sous le couvert d'une liberté fallacieuse.

Tout en vivant dans le monde contemporain avec sa débauche et ses opinions « amorales », il est indispensable de garder un cœur pur, sans parler du corps, et de se rappeler que seuls les cœurs purs [...] verront Dieu (Matthieu 5, 8). Cela n'est possible qu'avec l'aide de la prière.

Si l'on veut comprendre quelque chose du point de vue orthodoxe, du point de vue de l'Église au sujet de la famille, il faut se pencher sur les textes de la prière qui se trouve à son commencement qui est l'office du Mariage. L'office du Mariage est avant tout une prière, car le mariage est avant tout un sacrement.

L’Eglise orthodoxe utilise d’ habitude le terme grec MYSTERION au lieu du mot latin sacramentum. Le MYSTERION d’où dérive le mystère provient du verbe MYO qui signifie initier. C‘est à dire les mystères de l‘ Église sont ces actes publics qui ont besoin d’une initiation. Et en même temps ils produisent  une initiation à une vie nouvelle.

Quelle différence entre la notion – osons le dire! – un peu rationaliste de l’Église occidentale qui préfère le mot «sacrement», ce que signifie tout d’ abord «moyen de sanctification». D’un côté nous avons donc la façon découvrante, explicative du mot sacrement, et de l’autre côté le voile mystique qui couvre le mot MYSTÈRE.

Comment se passe-t-il le mariage orthodoxe ?

Le mariage orthodoxe

L'engagement des époux, certainement, a une grande valeur; s'ils se présentent devant le prêtre on peut supposer qu'ils sont disposés à prendre l'engagement de vivre ensemble et de se conserver fidèles l'un à l'autre. Dans la tradition byzantine ce que constitue le mariage, ce n’est  pas – comme dans l’Eglise catholique - la promesse réciproque des deux époux qui se présentent en face du prêtre ou d’un autre représentant de leur communauté, mais c’est la bénédiction de l’ Église qui compte. Il ne s’agit pas d’un contrat qui devient caduc avec la mort physique d’un des contractants («jusque la mort vous sépare») mais de la bénédiction de l’état naturel de l’homme et de la femme, d’être créés l’un pour l’autre, d’être témoins du royaume de Dieu, l’un avec l’autre, l’un par l’autre, l’un pour l’autre. À cause de cette vision l'office du Mariage proprement dit qui suit l'office des Fiançailles, est appelé l'office du Couronnement. Au cours de cet office, l'Église considère que le mariage est quelque chose de très concret et que pour qu'il y ait mariage, et mariage réussi, il faut que cette réussite soit d'abord une réussite humaine bénie par le Seigneur car, quel que puisse être l'engagement humain, il faut se souvenir que le psalmiste dit : « Si ce n'est pas le Seigneur qui construit la maison, en vain travaillent ceux qui l'édifient. Si ce n'est pas le Seigneur qui défend la cité, en vain veille la garde à sa porte. »

L'Eglise, donc, prie pour des choses concrètes : « Donne-leur, Seigneur, l'entente de l'âme et du corps. » Voilà un trait tellement caractéristique pour la vision orthodoxe du mariage et de la famille: Il ne s’agit pas du tout d’un dualisme qui ne bénit que l’entente de l’âme. Aussi la relation corporelle de l’homme et de la femme est bénie par l’Église. On pourrait dire que pour un chrétien orthodoxe, dont le Dieu est un Dieu incarné, il ne peut pas y avoir de Transfiguration s'il n'y a pas d'abord d’Incarnation.

Donne-leur tout ce dont ils peuvent avoir besoin pour leur salut, pour leur vie matérielle aussi : «Remplis leur maison de vin, de blé, d'huile et de toute sorte de biens, afin qu'ayant tout en abondance, dit l'office, ils puissent en distribuer à ceux qui sont dans le besoin. Donne-leur une postérité vivace. Donne-leur de voir les fils de leurs fils comme de jeunes plants d'olivier autour de leur table. Donne-leur la paix... »

Et puis l'Église prie aussi pour que ce couple soit défendu par la grâce du Seigneur : « Conserve-les, Seigneur, comme tu as conservé les saints enfants de Babylone dans la fournaise. Conserve-les, Seigneur, comme tu as conservé Jonas dans le ventre de la baleine. »

Et l'Église sait aussi que la croix peut venir : « Souviens-toi d'eux Seigneur, et donne-leur cette joie qui fut celle de sainte Hélène lorsqu'elle découvrit la vraie croix. » On sait que les épreuves peuvent venir. On sait que le sacrifice sera peut-être nécessaire. On sait aussi que l'Église dit, que le Seigneur dit : « II y a plus de joie à donner qu'à recevoir. » Et c'est pour cela qu'au cours de l'office les époux vont danser ce qu'on appelle la danse d'Isaïe, qui est une espèce de ronde qui rappelle la ronde que l'on faisait faire aux victimes du sacrifice lorsqu'elles étaient offertes au Temple de Jérusalem. Et dans cette danse d'Isaïe on fait allusion aux saints martyrs qui ont combattu vaillamment, parce que peut-être que pour défendre le mariage, pour défendre le couple, et pour se défendre il faudra combattre. Auparavant on a lu l'Évangile de Cana en Galilée. C'est un Évangile extrêmement significatif par rapport au mariage. D'abord parce que le Christ était présent à la fête. Et aussi parce qu'il a changé l'eau insipide de tous les jours en vin qui, comme dit le psaume 103, « réjouit le cœur de l'homme». On dit que Dostoïevski a écrit, lorsqu'il parla du mariage de Cana en Galilée: « Le Seigneur qui a aime l'homme aime aussi la joie.»

Nous retrouvons d’ailleurs dans le rite orthodoxe du mariage, les mêmes éléments que dans l'Eucharistie:

a. Une offrande.

b. Un mémorial ou anamnèse, souvenir reconnaissant des merveilles de Dieu à l'égard des couples.

c. Une épiclèse ou invocation du Saint-Esprit pour que Celui-ci réalise maintenant ce que le mémorial a évoqué.

d. Une communion ou participation commune du couple à la vie du Royaume.

- L'offrande

Au cours de l'Eucharistie, l'Église offre à Dieu du pain et du vin ; au cours de la célébration du mariage, l'Eglise offre à Dieu le fiancé et la fiancée qui s'offrent eux-mêmes l'un à l'autre et tous les deux ensemble à Dieu. C'est ce qu'expriment la promesse de fidélité que les fiancés se font l'un à l'autre et tout l'office de fiançailles au cours duquel leur sont remises les bagues ou alliances gages de leur fidélité.

- L'anamnèse

Au cours de la célébration de l'Eucharistie, l'anamnèse est l'évocation reconnaissante de toute l'œuvre salvatrice du Christ ; au cours de la célébration du mariage, l'anamnèse, c'est l'évocation émerveillée de tout ce que Dieu a fait pour les saints couples qui, d'Abraham et de Sarah jusqu'à Joachim et Anne, ont préparé la naissance de la Vierge Marie et par là même, l'accueil par l'humanité du Fils de Dieu.

C’est aussi l'évocation des noces du Christ et de l'Église, modèle mystérieux de l'union de l'homme et de la femme. C'est enfin, l'évocation du mariage de Cana en Galilée au cours duquel le Christ fit son premier miracle : sur la demande de sa mère II y changea l'eau incolore et insipide en «bon vin» rouge et vigoureux - car il n'y avait plus de vin - ramenant ainsi la joie, transformant tout par sa présence merveilleuse : Dieu s'est fait chair pour tout changer, pour rendre sainte la vie de la chair, et pour entrer dans la vie quotidienne des hommes.

- L'épiclèse

Au cours de la célébration eucharistique, l'épiclèse, c'est la prière qui demande à Dieu d'envoyer son Saint-Esprit sur le pain et sur le vin pour les changer en Corps et Sang du Christ.

Au cours de la célébration du mariage, l'épiclèse, c'est la prière qui demande à Dieu d'envoyer son Saint-Esprit sur l'homme et sur la femme «pour les couronner de gloire et d'honneur» (c'est ici que le prêtre pose des couronnes sur leurs têtes), pour transformer le couple en cellule vivante du Corps du Christ. Le Saint-Esprit vient en effet par sa Présence couronner leur amour, le rattacher à la source de l'amour, à Dieu Lui-même, «car Dieu est Amour».

Par là même, le couple va pouvoir réaliser la ressemblance divine : Dieu, en effet, créa l'homme à Son Image et Ressemblance, «homme et femme, II les créa». Il les créa pour que les deux, unis par l'amour, deviennent une seule chair; pour que les deux soient un, de même qu'en leur divin Modèle les Trois sont Un. C'est ainsi que le Saint-Esprit va permettre à l'homme et à la femme de devenir petit à petit, à l'image de Dieu, de véritables personnes qui ne seront elles-mêmes que dans la mesure où elles communieront l'une avec l'autre pour devenir un en restant deux.

Après le couronnement des conjoints, ce sera une explosion de joie qui s'exprimera par une sorte de danse joyeuse autour de l'Evangile - représentant la Présence du Christ - au cours de laquelle on invoquera à la fois Isaïe et les saints martyrs :

a) Isaïe pour qu'il se réjouisse de ce que sa prophétie se réalise. N'avait-il pas en effet prophétisé (7, 14) : «Voici, la Vierge est enceinte et enfantera un Fils qu'elle appellera Emmanuel » - Dieu avec nous -? Or, voici que le nouveau couple couronné et sanctifié accueille à son tour l'Emmanuel : la Parole de Dieu est devenue présente au sein du couple, elle s'est faite chair, elle s'incarne dans le couple qui devient ainsi une Église en miniature, une cellule vivante du Corps du Christ.

: b) Les saints martyrs «qui ont été couronnés de gloire divine après avoir vaillamment combattu», sont invoqués pour qu'ils aident les jeunes mariés à mener eux aussi le bon combat qui sera couronné en fin de course : la vie conjugale n'est en effet pas facile, elle implique un dur combat, un renoncement permanent à l'égoïsme, une véritable et joyeuse croix, une ascèse par laquelle on meurt à soi-même pour vivre pour l'autre : « Donne-leur, Seigneur, la joie qu'eut la Bienheureuse Hélène lorsqu'elle découvrit la vraie Croix. » Ce n'est pas de l'ironie que de comparer le mariage à un glorieux martyre. C’est parce que le mot grec MARTYRION signifie martyre, et MARTYRIA témoignage.

- La communion

L'Eucharistie débouche sur la communion ; le mariage aussi. L'homme et la femme unis par le Saint-Esprit s'unissent en Christ, deviennent ensemble membres du Corps du Christ auquel ils s'incorporent par la communion eucharistique. Le rite du mariage comprenant la communion eucharistique fut en usage dans l'Église orthodoxe jusqu'au XVe siècle. La coupe commune de vin à laquelle les conjoints, aujourd'hui, boivent ensemble après avoir ensemble récité le Notre Père atteste cet usage antique. C'est en communiant ensemble, chaque dimanche, qu'un couple réalise la finalité du mariage : l'entrée à deux dans le mystère du Christ ou plutôt l'entrée de toute la future famille dans ce mystère.

N'oublions pas, en effet, que l'amour est créateur, et que l'union de l'homme et de la femme aboutit normalement à la création par Dieu, à travers l'amour du couple, d'enfants. La procréation d'enfants est une bénédiction divine qui est ardemment demandée au cours de l'office du mariage et doit être ardemment désirée : le sacrement du mariage est la fondation d'une église familiale dont les membres - le couple et ses enfants - vont désormais marcher ensemble en Christ vers son Royaume béni.

Mais en même temps, il faut dire que la procréation ne peut être le but unique du mariage et de la famille, ainsi comme les relations sexuelles entre les conjoints ne peuvent pas avoir comme but unique cette procréation. D’ici résulte qu’une série entière de questions qui préoccupent la morale chrétienne de l’Église de l’Occident comme p.ex. la question des moyens anticonceptionnels n’a pas la même importance en Orient.

 

Premier excursus: LE MONACHISME

S'il est vrai que le Saint-Esprit, par le sacrement du mariage, sanctifie l'amour conjugal, n'oublions pas, cependant, que depuis que Jean-Baptiste se retira dans le désert pour s'y trouver seul avec Dieu seul, et que, vers l'an 300, saint Antoine le Grand fit de même en Egypte, la soif de Dieu n'a jamais cessé d'appeler certains hommes à rechercher dans la solitude et le silence à se rassasier du seul Amour de Dieu. L'épanouissement de l'homme au contact exclusif de cet Amour dévorant - c'est-à-dire la vie monastique - a toujours été honoré par l'Église au moins autant que son épanouissement par l'amour conjugal. Des moines de la Haute-Egypte, du mont Sinaï et des déserts de Palestine à ceux du mont Athos s'est tissée dans l'Église une tradition bimillénaire de vie monastique. Les monastères sont appelés à être de véritables places fortes dans le combat de l'Église contre l'Ennemi intérieur. C'est là tout spécialement que l'Église se ressource et s'alimente en énergies divines qui se répandent ensuite à travers l'ensemble de son Corps. Le mariage et la vie monastique sont donc deux façons différentes et complémentaires de communier à l'Amour de Dieu : l'un et l'autre constituent un état religieux; c'est pourquoi l'Église choisit ses prêtres soit parmi les hommes mariés, soit parmi les moines, mais presque jamais parmi de simples célibataires.

Le monachisme est bon pour ceux qui sont riches d'amour mais l'homme ordinaire apprend à aimer dans le mariage. Une jeune fille voulait entrer au couvent, mais son père spirituel, le starets lui dit : «Tu ne sais pas aimer, marie-toi.» Il n’ y a pas de concurrence entre les deux voies: tous les deux nous apprennent ce que c’est l’amour et l’abstinence, la sobriété et la joie, la vie et la mort.

(Pour ne pas terminer cet excursus avec le mot «mort» et pour sourire un peu, permettez-moi de vous raconter ce bel épisode avec le congrès ou j’étais invité à parler sur le mariage, juste après le panégyrique prononcé par une moniale sur le monachisme. Pour elle le monastère était tout et la famille n’était rien; et le point culminant de son discours était la proposition «le monachisme c'est l'arche du salut!». Confronté avec un tel enthousiasme je ne pouvais commencer mon discours qu’en disant «Si le monachisme est l'arche du salut, c'est mon tour de parler sur le Déluge...»)

 

Deuxième excursus: LE DIVORCE

C'est une question qu'on nous pose souvent, à nous orthodoxes: «Mais vous les orthodoxes, l'Église orthodoxe, vous admettez le divorce ?» On ne peut pas dire que l'Église orthodoxe admette ou approuve le divorce. L'Eglise orthodoxe ne met pas en cause — elle ne peut pas le faire — le caractère indissoluble du mariage. Nous allons plus loin puisque nous parlons d'unicité du mariage; et d'ailleurs aux premiers siècles, pour les veuves et les veufs, c'était un honneur de ne pas se remarier. Par la suite bien sûr l'Église a été près de l'homme, et elle a compris aussi son chagrin et sa misère.

C’est pour ça que nous appliquons une liturgie différente pour les veufs, et aussi pour les divorcés. Saint Paul dit qu'il vaut mieux se marier que de brûler. Il y a des situations de mariage ratées qui sont des croix, devant lesquelles l'Église ne peut être qu'amour, compassion et humilité. C'est important sur le principe, car le Seigneur dit : «N'imposez pas aux autres des fardeaux que vous-mêmes ne pourriez pas toucher du doigt.» II dit aussi: «Vous n'entrez pas dans le Royaume des Cieux et vous voulez empêcher les autres d'y entrer.» L'Eglise qui prêche l'unicité du mariage et qui rappelle pendant l'office du Mariage qu'il ne convient pas de séparer ce que Dieu a uni, a l'humilité et la compassion de préférer, ou de donner priorité, au salut de l'homme sur le principe; car «le sabbat est fait pour l'homme, et pas l'homme pour le sabbat».

Car il faut bien dire que quelquefois malheureusement, il y a des mariages qui sont basés sur un mensonge, sur une restriction mentale. Je crois que dans ces cas-là, l'Église catholique considère que le mariage n'a pas existé et la prononce son annulation.

Et puis (et c'est là où il y a le mystère) il y a des mariages qui ont existé et qui meurent. Et c'est là où l'Église ne peut que dire : «Seigneur, aie pitié!». Le divorce sera donc reconnu par l'Église de manière pénitentielle. Mais il ne faut pas dire que le divorce met un point final à l'aventure. Non. Il y a une pastorale du divorce comme il y a une pastorale du mariage. I

La pastorale de l'Église c’est la pastorale de l’autre,  c’est la pastorale du plan de Dieu. Cette pastorale se fonde sur deux choses : d'abord sur la dignité de fils; quoi qu'il arrive, dans n'importe quelle circonstance, quels que puissent être la faiblesse, l'échec ou le péché, personne ne peut être privé de la dignité de fils de Dieu, de la dignité de fils de l'Eglise. Et puis ensuite il y a un autre principe : c'est qu'aucune personne ne ressemble à aucune autre personne. La pratique de l'Église orthodoxe, c'est la pratique de l'écoute par le père spirituel, de la compassion et de la solidarité avec justement les gens qui sont dans le malheur ou dans la difficulté. C'est un peu ce dont nous parlons à propos de la confession : si quelqu'un se noie, je pense qu'il ne faut pas hésiter si on le peut à plonger soi-même pour que la personne, selon le plan de Dieu, puisse en sortir, ressusciter de cette sorte de mort, et à nouveau vivre debout dans la lumière.

ll y a une pastorale du prédivorce qui est l'éducation du mariage. Un évêque de nos jours, Mgr Antoine Bloom disait: « Ce qui pose question n'est pas tellement le divorce que la façon dont on se marie. »

Cela nous mène de nouveau au sujet principal de la famille:

La famille prend naissance dans le sentiment d'amour de deux personnes qui deviennent mari et femme ; c'est sur leur amour et leur accord que tient l'édifice familial. De cet amour découle l'amour parental et l'amour des enfants envers leurs parents et entre eux. L'amour c'est être constamment prêt à se donner à l'autre, à se préoccuper de lui, à le protéger, à se réjouir de ses joies comme des siennes et à s'affliger de son chagrin comme de son propre chagrin. L'homme est obligé de partager les peines et les joies de l'autre non seulement par le sentiment mais par la communauté de vie. Dans le mariage la douleur et la joie deviennent communes. La naissance d'un enfant, sa maladie et même sa mort, tout cela réunit les époux, renforce et approfondit le sentiment de l'amour.

Dans le mariage, dans l'amour, l'homme transfère le centre de ses intérêts, de son sens du monde de soi vers l'autre, il se délivre de son propre égoïsme et de son égocentrisme, il s'immerge dans la vie en y entrant à travers une autre personnalité; d'une certaine façon il commence à voir le monde par les yeux de deux personnes. L'amour, que nous recevons de l'époux et des enfants, nous donne la plénitude de la vie, nous rend plus sages et plus riches. L'amour envers l'époux et ses propres enfants se propage sous une autre forme vers d'autres personnes qui nous deviennent plus proches et plus compréhensibles grâce à ceux que nous aimons.

Lorsqu'on entre dans le mariage il faut être prêt à un effort d'amour de tous les jours, de tous les instants. L'homme n'aime pas celui qui l'aime, mais celui dont il prend soin, et la sollicitude envers l'autre renforce l'amour pour cet autre. L'amour à l'intérieur d'une famille grandit de la sollicitude mutuelle. C'est la différence des dons et des possibilités des membres de la famille, c'est la complémentarité mutuelle psychologique et physiologique du mari et de la femme qui crée la nécessité insistante d'un amour actif et attentif de l'un envers l'autre.

L'amour conjugal est un ensemble très complexe, riche de sentiments, de rapports et d'émotions. D'après l'apôtre Paul (1 Thessaloniciens 5, 23), l'homme est constitué d'un corps, d'une âme et d'un esprit. Les trois composantes de l'être humain ne trouvent leur lien intime avec une autre personne que dans le mariage chrétien, qui donne aux relations du mari et de la femme un caractère exceptionnel, qui ne peut être comparé avec aucun autre rapport entre les hommes. Seule l'union nuptiale est comparée par l'apôtre Paul aux rapports entre le Christ et l'Église (Ephésiens 5,23-24). Avec un ami les contacts sont soit intellectuels, soit spirituels ou encore d'affaires ; avec une pécheresse ou un pécheur il n'y a que des contacts corporels. Peut-il y avoir des rapports d'ordre spirituel entre des gens si l'existence de l'esprit et de l'âme est niée, s'il est affirmé que l'homme n'est composé que du seul corps ? Les rapports peuvent exister puisque l'esprit existe indépendamment du fait d'être accepté ou non mais ces rapports ne seront pas développés, ils seront inconscients et même fortement déviés. Les rapports chrétiens entre un mari et une femme sont trinitaires : rapports du corps, de l'âme et de l'esprit, ce qui les rend constants et indissolubles.Malheureusement, on ne pense généralement pas que le mariage est l'école de l'amour : on cherche dans le mariage l'accomplissement de soi, la satisfaction de sa propre passion ou pire de sa propre luxure.

Tout comportement envers une femme ou un homme (hors ou à l'intérieur du mariage) limité uniquement à la jouissance charnelle est un péché du point de vue chrétien, car il suppose un démembrement de l'être humain triunitaire, il en transforme une partie en un objet pour soi. Il témoigne de l'incapacité de se diriger soi-même.

Le mariage est saint, lorsque, béni par l'Église, il englobe les trois composantes de l'être humain : le corps, l'âme et l'esprit, quand l'amour des époux les aide à grandir spirituellement et quand leur amour n'est pas refermé sur lui-même mais qu'en se transformant, il se répand sur les enfants et réchauffe l'entourage.

On aimerait souhaiter à chaque personne qui va se marier ou s'est déjà mariée une école d'un tel amour. Elle rend les gens plus purs et plus riches intellectuellement et spirituellement.

Pour conclure, je retourne au point de départ que l'attitude de la société envers le mariage et la famille est un indicateur de son état moral. Ce n'est pas par hasard que la lutte contre le christianisme s'accompagne du dénigrement des liens conjugaux et de l'exaltation de ce qu'on appelle l'amour libre. Dans son livre Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (œuvre absolument non scientifique mais politique et éthique) Engels affirmait que l'homme est par nature polygame et que le mariage et la famille sont des catégories historiques provisoires. Il écrivait également que la communauté familiale faisait obstacle au principe de la communauté grégaire et que l'indissolubilité du mariage avait des raisons économiques et était soutenue par la religion - ce qui était pour lui une appréciation totalement négative.

La redécouverte de la famille et de la vérité tellement simple qu’un chrétien doit développer sa propre position intérieure - dans les questions concernant la famille et le mariage, les relations entre les sexes - qui est hostile aux idées et aux actes du monde contemporain. est une des questions de base dans la pastorale orthodoxe d’aujourd’hui – pas seulement dans le pays de l’ex-U.R.S.S. Puisque aimer le monde signifie à cet égard être hostile à Dieu. Cherchant à concilier la vie chrétienne et le jeu avec le monde, désirant marcher «du même pas avec le siècle », de nombreuses personnes se sont fourvoyées. Il est indispensable de souligner de façon catégorique qu'un chrétien qui détruit au lieu de construire une famille, pèche non seulement contre lui-même et ses proches mais profane également le nom du Christ, dont il se considère le disciple.

Le message du père Kaleda est donc un message toujours actuel. Un autre auteur, Victor Alymov, qui écrit en même époque un petit ouvrage sur la famille chrétienne a choisi comme titre pour son ouvrage «Le retour de l’âme russe». L’âme russe: ça signifie pour un russe toujours »Le retour de l’orthodoxie»... Autrement dit: là ou la famille existe, elle devient «l’Église au foyer». C’est-à-dire: le foyer conjugal devient cellule du Corps du Christ. Puisque un corps est constitué de cellules. Pour qu'un corps soit vivant, il faut que ses cellules soient vivantes. Pour que le Corps du Christ soit vivant parmi nous, il faut que le Saint-Esprit y intègre sans cesse de nouvelles cellules vivantes en transformant les foyers conjugaux qui en expriment le désir en cellules du Corps du Christ, en cellules d'Église : c'est le mystère du couronnement, de la consécration, de la sanctification de l'amour conjugal par le Saint-Esprit.

Merci pour votre attention.

 

Bruxelles 22 septembre 2005

 

SOURCES

 

- Dieu est vivant. Catéchisme orthodoxe pour les familles. Par un groupe de chrétiens orthodoxes. Paris: Les Éditions du Cerf 1980.

- Msgr. Stéphanos, Une saison en orthodoxie, Paris: Les Éditions du Cerf 1992.

- Alymov, Viktor, Die Heimkehr der russischen Seele: Ein Erlebnisbericht aus Glaube und Ehe. Aus dem Russischen von Roman Redlich. Graz Wien Köln : Styria ; Hünfelden : Präsenz, 1993.

- Archiprêtre Gleb Kaleda, L’Eglise au foyer, Traduction française. Paris: Les Éditions du Cerf 2000.

 

 

 

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