Cycle de réunions 2005

LA FAMILLE DANS LE MONDE ET DANS LES RELIGIONS

LA FAMILLE DANS LA TRADITION JUIVE

par

Thomas GERGELY

Professeur de la faculté de Philosophie et Lettres de l’ULB, directeur de l’Institut d’études du judaïsme de l’ULB

30 juin 2005

Résumé

Introduction

“Honores ton père et ta mère afin que se prolongent tes jours sur le sol que te donne l’Eternel ton Dieu”. Tel est le 5ème des dix commandements auquel correspond le 4ème commandement de l’Eglise catholique romaine: “Tes père et mère honoreras afin de vivre longuement”.

On ne peut exprimer plus nettement à quel point, dans les deux cultures, la famille revêt une importance capitale.

Le sujet à traiter est long et difficile. On ne pourra que “surfer sur la crête de la vague”, de façon un peu scolaire, en parcourant les grandes étapes de l’existence, puisque la famille est le cocon dans lequel se déroule cette existence: naissance, adolescence, éducation, mariage, vie conjugale, sénescence, mort.

1. La naissance et l’éducation.

Un passage du Talmud (recueil de 8.000 pages in folio qui est le commentaire du commentaire de la Thora, c’est-à-dire du Pentateuque qui est constitué par les premiers cinq livres de la Bible) enseigne, par métaphore, que le chemin de la vie conduit d’un ventre (celui de la mère qui mène à la vie terrestre) à un autre ventre (celui de la terre qui permet d’accéder à la vie éternelle). Cela montre l’importance et la dignité de la conception biologique de l’enfant. L’éducation d’un enfant commence dès sa conception car les dispositions d’esprit des parents au moment de la conception influencent la manière dont se passera la grossesse, l’accouchement et ce que l’enfant deviendra.

L’enfant est juif par la mère. Si le père est juif mais non la mère, l’enfant ne sera pas juif. La transmission du judaïsme n’est pas biologique, raciale; c’est une affaire d’appartenance. C’est en l’an 135 que la transmission patrilinéaire a été abandonnée au profit de la transmission par la mère car la maternité est toujours certaine et non la paternité 1.

Si c’est un garçon, il est circoncis le 8ème jour après sa naissance. C’est un acte de chirurgie sacrée qui est pratiqué bien au-delà des 5 millions de juifs circoncis (il y a 13,5 millions de juifs sur terre) puisqu’il y a un milliard d’hommes qui le sont pour des raisons très variées. En hébreu, la circoncision se dit “Brith mila”, c’est-à-dire “alliance par la coupure”. C’est, symboliquement, le premier acte par lequel le père entame le perfectionnement de l’enfant qui naît imparfait et l’inscrit dans l’alliance abrahamique (la circoncision est la signature du contrat entre Dieu et Abraham).

Dans la famille juive traditionnelle 2 l’éducation commence très tôt: l’alphabétisation de l’enfant débute à trois ans et à 5 ans il sait lire la Thora.

2. L’adolescence.

L’enfant ne sera considéré comme responsable de ses actes qu’à 13 ans (12 ans pour les filles). Jusque là, c’est son père qui assume religieusement la responsabilité des éventuels manquements de son fils. A 13 ans, il devient Bar-mitsva, c’est-à-dire “fils du commandement”, c’est-à-dire soumis au commandement: d’enfant dépendant de ses parents et pour lequel le père répond, il devient un adulte responsable de ses actes. Son changement de statut se marque par le fait qu’il est appelé à lire la Thora pour la première fois. A partir de ce moment, il reçoit le statut d’adulte et entrera en ligne de compte pour le calcul du quorum nécessaire pour qu’il y ait communauté, prière publique (10 hommes majeurs). Chez les réformés et les conservateurs, il y a aussi une cérémonie pour les fille mais elle est collective et non individuelle comme pour les garçons et sans lecture de la Thora (sauf chez les libéraux).

Le juif pieux se promène la tête couverte de la kippa, qui représente la voûte céleste, pour se rappeler qu’il y a un ciel au-dessus de l’homme, donc une loi, et que l’on ne fait pas n’importe quoi à aucun moment de la vie 3.

Les papillotes, c’est l’application par les très observant d’un verset de la Thora qui dit “Tu ne couperas pas le coin de ta chevelure afin de ne point ressembler à l’Egyptien”. Comme la chevelure devient alors très longs, on la roule.

Les “ficelles” qui dépassent des vêtements des juifs pieux, ce sont des franges rituelles dont la vue rappelle les commandements de Dieu (Cf., dans les évangiles, la femme atteinte d’hémorroïdes).

3. Le mariage.

Pour les juifs, la vie au foyer est fondamentale parce que la majorité des actes religieux se passent au foyer (ex: le repas pascal), et ce d’autant plus que les synagogues ont souvent été détruites, avec interdiction de les rebâtir.

Qui dit foyer dit formation d’un foyer, donc mariage. Le judaïsme est nataliste, favorise le mariage et les enfants nombreux (croissez et multipliez). Le judaïsme est réticent à l’égard des mariages mixtes, car une maison divisée ne saurait subsister. Il est déjà très difficile de constituer un couple viable avec deux personnes de même culture et religion et donc, a fortiori, en cas de disparité culturelle et cultuelle. Les problèmes apparaissent avec les enfants: seront-ils musulmans, chrétiens, juifs? La difficulté est encore plus grande si le père est musulman et la mère juive: dans ce cas, l’enfant sera déchiré car l’islam se transmet par le père. Si le père est juif et la mère musulmane, l’enfant ne sera rien.

L’homme atteint sa plénitude par le mariage. La sexualité ne porte pas le péché en soi car elle fait partie de l’humain qui a été créé par Dieu. Mais il y a tout de même, dans le judaïsme, une certaine frilosité à cause des risques d’une sexualité mal ordonnée (débauche, pédophilie, adultère, ...). Notons que le judaïsme n’interdit pas les relations sexuelles avant le mariage, sauf, bien entendu, si ces relations présentent un caractère adultère dans la chef de l’un des partenaires.

Le mariage sert à la rencontre conjugale et les enfants sont le couronnement de cet amour.

Normalement, le mariage se conclut assez tôt. Mais, d’un autre côté, la tradition juive sacralise l’étude. Solution: on se marie d’abord et on étudie ensuite, sauf pour ceux qui savent se contrôler.

Le divorce religieux est possible si l’expérience montre que cela ne va plus. Le mari doit, alors, rendre la dot.

La contraception est admise dans des limites strictes si la procréation minimale (un garçon et une fille) a été atteinte. Elle est possible si l’état de santé physique ou psychique le demande. C’est le moment de rappeler que sur les 613 commandements de la religion juive, 610 sont transgressibles et même doivent être transgressés s’ils mettent la vie en danger. Trois commandements ne sont pas transgressibles: il s’agit de ceux relatifs au meurtre, aux crimes sexuels et aux blasphèmes. La contraception chimique est préférée au préservatif car elle est compatible avec le verset qui dit “ils ne seront qu’une seule chaire”.

Le conférencier explique ensuite la signification du rituel du mariage.

oOo

1A cette époque, beaucoup de femmes furent violées par les soldats romains, de sortes que des doutes planaient sur nombre de paternités.
2Mais il faut souligner que le judaïsme est une palette qui va de l’orthodoxie la plus stricte, c’est-à-dire de l’observance la plus méticuleuse, à la réforme la plus débridée, la plus libérale. Cette distinction date de l’émancipation des juifs par la Constituante française de 1791. Lorsqu’ils n’étaient pas émancipés, les juifs étaient tous orthodoxes. Avec l’émancipation et la participation à un monde qui fonctionne à un autre rythme, l’orthodoxie devient plus difficile.
3Ce signe est important car le monde juif vit sans clergé pour dire ce qui est bien et ce qui est mal.