Groupe de réflexion sur l’éthique sociale                                   

 

 

Les Droits de l’homme  de l’origine à nos jours :

-histoire et critique -

séminaire du 25 mars 2006

Château de Lubbeek

 

 

FONDEMENTS ET EVOLUTION

DES DROITS DE L’HOMME

 

prof. Jean-Luc Chabot (1)

Professeur de Science politique, Faculté de droit, Université Pierre Mendès France

à Grenoble 2

 

Jean-Luc.Chabot@upmf-grenoble.fr

 

Résumé

Deux textes à citer :

1°) Mme Thatcher en 1989 déclare dans le climat grandiloquent du bicentenaire de la révolution française et des réunions à la Grande Arche : « Les droits de l’homme n’ont pas commencé avec la Révolution française .Ils viennent de la tradition judéo-chrétienne qui consacre le caractère sacré de la vie humaine ».  Ensuite on passe la Manche et elle rappelle leur Magna carta de 1215, puis leur révolution tranquille  (pas si tranquille que cela !) de 1688, avec le Bill of rights célébré discrètement l’année précédente.

En 1789, à la Bastille il y avait 7 prisonniers,  puis s’est déchaînée la Terreur avec sa terminologie proche du langage des communistes. Napoléon a été remarquable mais on a réussi à s’en débarrasser en 1815 seulement.

Voilà des réflexions un peu à l’opposé du discours d’autosatisfaction français dont tous les textes révolutionnaires sont bourrés de références aux lumières rationalistes ou déistes.

2°) 11 octobre 1988, Jean Paul II à Strasbourg au Parlement européen, au Conseil de l’Europe et au Parlement européen de l’Union européenne. Il parle de deux visions différentes de l’Europe :

- la vision des croyants : la liberté est faite pour la vérité et le bien , avec les conséquences que cela suppose au point de vue éthique et dans les normes de comportement ;

- une vision contre Dieu .C’est la position de l’humanisme athée ou agnostique, ayant supprimé toute subordination de la création à Dieu. L’éthique dépend seulement d’un consensus social.

Ces deux inspirations sont toujours présentes. On a tendance à confondre droits de l’homme, démocratie et État de droit. Les droits de l’homme ne dépendent pas cependant d’un vote démocratique.

Il faut revoir les textes de la Charte de San Francisco de 1945 dont l’origine est chrétienne et personnaliste et celui de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Les origines sont connues : il y a l’Amérique latine, le socialisme ouvert de l’Amérique centrale et du Chili.

Aujourd’hui l’enjeu ne concerne pas la prise de pouvoir. C’est dépassé. L’enjeu ce sont les biotechnologies et la bioéthique. Par exemple on lance le slogan « Mourir dans la dignité ». Dans une perspective matérialiste hédoniste : il y a une vison transcendant à l’homme ou l’euthanasie.

C’est l’individualisme prométhéen de la modernité de  l’homme sans Dieu. Il n’y a plus d’au-delà et l’enjeu est ici-bas. D’où cela vient-il ? En histoire, en sociologie, en philosophie de la modernité née dans la culture européo-chrétienne des siècles dits du Moyen-âge. Cela se joue avant le 18è siècle : Machiavel, Hobbes, Descartes. On part d’un théocentrisme vers un anthropocentrisme, pas au sens de Jean Paul II, l’Ecce homo élevant l’homme à sa dignité, mais au sens où l’homme met Dieu dans un coin. En d’autres termes, on se centre sur l’homme dans la vie présente.

C’est l’éclosion de l’individualisme au point de vue religieux avec le protestantisme de la Sola Scriptura.  Max Weber va faire le parallèle entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. L’homme entrepreneur est protestant par opposé à l’homme du clocher  qui est catholique .On passe d’une conception communautaire à l’individualisme. Descartes fait l’exaltation de l’ego. Ce n’est pas le réalisme que les sens me fournissent : démarche qu’un nourrisson fait. Il est difficile de sortir du moi quand on part du moi ; cogito ergo sum.

Kant ne remet pas cela en cause. Hobbes est redécouvert au lendemain de la seconde guerre mondiale; il est un des piliers de la modernité, (voir le livre de Etienne Gilson, Méthode réaliste, Analyse Descartes- Hobbes), qui a inventé l’état de nature, le contrat social, le volontarisme moderne. La méthode va être conservée. Dans ce discours de la méthode, les sciences obéissent à des méthodes suivant l’objet. Or on est enfermé dans le sujet d’où problème.

Rousseau n’a fait que copier. Au commencement était l’individu. Pas de famille. Dans la déclaration des droits de 1789, pas un mot sur la famille. Atomisme social, triomphe de l’individu. Il n’ y a pas de morale sinon celle qu’on se donne. C’est aussi la matrice du droit international des 19ème et 20ème siècles. Chez Adam Smith ou Jérémie Bentham, philosophiquement considérés, tout est dans les stratégies individuelles. On a à faire à des individus perdus sans contact avec le passé, jetés comme des atomes. Napoléon pense aux grains de sable dans la société. Aujourd’hui c’est la continuation. Or, la liberté absolue n’est pas soutenable. C’est pourtant la culture du volontarisme. Je veux cloner donc je clone. Les courants anti-chrétiens sont là : Michel Onlay en France ou les Raéliens. On privilégie la conception évolutionniste L’être change comme l’histoire ou le temps. La position sociologique parle de la morale de 1945 qui n’est pas celle d’aujourd’hui. Il n’y a plus de respect des droits fondamentaux. Si tout change il ne reste rien. Le positivisme sociologique domine et il ne veut pas s’opposer à l’avortement.

Pour refaire le lien social il faut commencer par la famille. La déclaration de 1948 parle de la famille humaine ou de la famille en général.

On ne change en tous cas pas une société par la violence, sinon on obtient le résultat qu’on a aujourd’hui en Irak.

 

II. La modernité du personnalisme chrétien, fruit de la filiation divine.

Il y a deux textes à prendre en considération.

- Le discours de Jean-Paul II au Bourget quand il est venu la première fois en France, le 1er juin 1980. Liberté, égalité, fraternité. Pour l’homme ou pour la Sagesse éternelle ? Ce sont au fond des idées chrétiennes, celles de la Sagesse éternelle, d’origine judéo-chrétienne.

-Le discours de Ratzinger sur les trois périodes de lumières :

- premier stade : la religion chrétienne est la religion de la raison grecque. Il n’y a pas d’autre religion qui utilise la raison comme le christianisme ;

- second stade, ce qu’on appelle de manière impropre le Moyen-âge, avec le thomisme mais pas uniquement ;

- troisième stade le 18 ème siècle.

Tsitsis est un grec orthodoxe qui défend les positions papales, tant Jean-Paul II que Benoît XVI. Comment se définit la personne ? Au départ de la Trinité dans l’Unité. Un seul Dieu en trois personnes. On peut laïciser les droits de l’homme (Luc Ferry légitime les droits de l’homme mais n’explique pas le mal ; il ne peut rien dire ni sur où je vais ni sur d’où je viens), mais la dignité de la personne humaine on ne peut la justifier par soi-même. La base est triple :

- imago Dei : Dieu est personnel, l’homme est une personne ;

- perfectus Deus, perfectus homo : Dieu est incarné en l’homme, il a pris la condition humaine en tout sinon le péché ;
- redemptor hominis : cela ne commence pas avec Léon XIII.

Les droits de l’homme ont connu une émergence particulière après la seconde guerre mondiale, avec la charte de San Francisco de l’ONU qui ne concerne pas que la paix et la sécurité mais aussi les droits de la personne humaine sans distinction de sexe, de langue, de race, et de religion. Il y a ensuite la déclaration de 1948, inspirée par le personnalisme chrétien avec l’influence de Mme Roosevelt, le Libanais chrétien Charles Malik, aristotélicien et Cassin, juriste son républicanisme français et sa femme catholique. Il y a aussi la CDEH de Strasbourg en 1950. On voit ensuite les passages de Paul VI à l’ONU en 1965 et Jean –Paul II en 1979 mais on avait déjà connu Jean XXIII avec Pacem in terris . L’Église ne suit pas, elle est en avance. Léon XIII était en avance, on ne fait pas du rattrapage, il ne faut pas faire de complexes.

CDEH ? Il y a malheureusement une certaine jurisprudence qui tente de réformer ces textes. Le problème est : qui inspire les juges, comment sont-ils formés. Un évolutionnisme intégral prend le pas et tend à montrer que ce n’est plus le même homme ou la même femme .Chabot se dit très onusien dans la mesure où les papiers sont importants et nous protègent, qu’il s’agisse des droits civils ou politiques, économiques et sociaux.

oOo

Plan schématique et références

I.       Introduction

L’origine historique des droits de l’homme ne relève pas de la philosophie des Lumières même si l’appellation « droits de l’homme » date bien de cette époque.

 

Entretien accordé au journal Le Monde par Madame Margaret Tchatcher, Premier Ministre de la Grande-Bretagne lors de la préparation du sommet des Sept et de la célébration du Bicentenaire de la Révolution française, le 11 juillet 1989 (édition du 13) :

Que pensez-vous de l'idée selon laquelle les droits de l'homme ont commencé avec la Révolution française ?

Les droits de l'homme n'ont pas commencé avec la Révolution française. Ils remontent à la tradition judéo-chrétienne qui a proclamé l'importance de l'individu et le caractère sacré de la personne humaine et de certains droits des individus qu'aucun gouvernement ne peut leur retirer. Nous avons eu ensuite la Grande Charte en 1215, et la Déclaration des droits au dix-septième siècle, et notre révolution tranquille de 1688, lorsque le Parlement a imposé sa volonté à la monarchie. Nous avons d'ailleurs célébré, mais discrètement, cet événement l'an dernier. " Bien sûr, ce n'était pas une révolution, mais un changement dans le calme, sans bain de sang. Liberté, Egalité, Fraternité ! C'est la fraternité qui a manqué pendant longtemps. Il n'y avait que sept prisonniers lorsque la Bastille a été prise... C'est incroyable que la Terreur ait pu suivre. Certains arguments qui ont été utilisés alors, par exemple que les contre-révolutionnaires doivent être exterminés, rendent un son familier aujourd'hui. C'est le langage des communistes. Et après, vous avez eu Napoléon, un homme remarquable, dont on ne célèbre pas assez les innovations administratives et juridiques, et qui a essayé d'unifier l'Europe par la force. On ne s'en est débarrassé qu'en 1815. Non, les droits de l'homme n'ont pas commencé en France. La Révolution a été un tournant fantastique, mais aussi une période de terreur. Quand on relit les livres d'histoire, on est horrifié par de nombreux aspects de cette époque, et certains Français sont tout autant horrifiés que nous.

Les deux inspirations des droits de l’homme : Jean-Paul II, Discours Parlement européen, Strasbourg, 11 octobre 1988, (DC, 1988, 1971, 1044) :

 

7. …Depuis que, sur le sol européen, se sont développés, à l’époque moderne, les courants de pensée qui ont peu à peu écarté Dieu de la compréhension du monde et de l’homme, deux visions opposées alimentent une tension constante entre le point de vue des croyants et de celui des tenants d’un humanisme agnostique et parfois même « athée».

Les premiers considèrent que l’obéissance à Dieu est la source de la vraie liberté, qui n’est jamais liberté arbitraire et sans but, mais liberté pour la vérité et le bien, ces deux grandeurs se situant toujours au-delà de la capacité des hommes de se les approprier complètement. Sur le plan éthique, cette attitude fondamentale se traduit par l’acceptation de principes et de normes de comportement s’imposant à la raison ou découlant de l’autorité de la Parole de Dieu, dont l’homme, individuellement ou collectivement, ne peut disposer à sa guise, au gré des modes ou de ses intérêts changeants.

 

8. La deuxième attitude est celle qui, ayant supprimé toute subordination de la créature à Dieu, ou à un ordre transcendant de la vérité et du bien, considère l’homme en lui-même comme le principe et la fin de toutes choses, et la société, avec ses lois, ses normes, ses réalisations, comme son œuvre absolument souveraine. L’éthique n’a alors d’autre fondement que le consensus social, et la liberté individuelle d’autre frein que celui que la société estime devoir imposer pour la sauvegarde de celle d’autrui.

 

Chez certains, la liberté civile et politique, jadis conquise par un renversement de l’ordre ancien fondé sur la foi religieuse, est encore conçue comme allant de pair avec la marginalisation, voire la suppression de la religion, dans laquelle on a tendance à voir un système d’aliénation. Pour certains croyants, en sens inverse, une vie conforme à la foi ne serait possible que par un retour à cet ordre ancien, d’ailleurs souvent idéalisé. Ces deux attitudes antagonistes n’apportent pas de solution compatible avec le message chrétien et le génie de l’Europe. Car, lorsque règne la liberté civile et que se trouve pleinement garantie la liberté religieuse, la foi ne peut que gagner en vigueur en relevant le défi que lui adresse l’incroyance, et l’athéisme ne peut que mesurer ses limites devant le défi que lui adresse la foi.

 

Devant cette diversité des points de vue, la fonction la plus élevée de la foi est de garantir également à tous les citoyens le droit de vivre en accord avec leur conscience et de ne pas contredire les normes de l’ordre moral naturel reconnues par la raison ».

II.      L’INDIVIDUALISME PROMETHEEN

A. Centralité de l’ « ego » humain et atomisme social.

 

·        L’individualisme issu de la réforme protestante (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme).

·        L’individualisme méthodologique de Descartes : une seule méthode pour la science et la philosophie, la méthode mathématique enclose dans le sujet pensant (cogito).

·        L’individualisme supposé originaire de l’humanité de Hobbes et la construction sociétale comme un artefact, pur produit volontariste du génie humain.

·        L’individualisme du libéralisme idéologique initial : l’imaginaire sociétal d’Adam Smith (la société humaine est réduite à un marché qui lui-même est le produit des stratégies individuelles de ce qui est profitable en termes de biens économiques) comme de Jérémie Bentham (« Les hommes ont pour unique motif déterminant en leurs décisions le plaisir ou la douleur qu’ils attendent ou craignent de leur action »).

·        La Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789) ne parle que de « l’individu », jamais de la personne, et n’envisage jamais la famille.

 

Benjamin Constant, l’un des pères du libéralisme sur le continent européen  (« J’ai défendu quarante ans le même principe : liberté en tout… Et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité…) fait la description suivante de cet imaginaire sociétal de la Révolution française :

Les individus, perdus dans un isolement contre nature, étrangers au lieu de leur naissance, sans contact avec le passé, ne vivant que dans un présent rapide, et jetés comme des atomes sur une plaine immense et nivelée, se détachent d' une patrie qu' ils n' aperçoivent nulle part, et dont l' ensemble leur devient indifférent, parce que leur affection ne peut se reposer sur aucune de ses parties. [1]

 

On peut observer paradoxalement une convergence avec ce que Napoléon Bonaparte appelle les « grains de sable » et avec la pensée critique d’Emund Burke : « Elle (la révolution anglaise du XVII° siècle) fit appel aux états traditionnels du pays sous leur forme séculaire d’organisation, et non aux molécules individuelles d’un peuple dissocié. »[2]

 

B. Les canons anthropologiques de la modernité contemporaine : liberté absolue, volontarisme, constructivisme, évolutionnisme historicisant.

 

·        Liberté absolue et prétention à une autocréation de l’homme par lui-même :

 

le «Homo homini Deus » de Feuerbach repris par Marx : « C’est l’essence de l’homme qui est l’être suprême… Le tournant de l’histoire sera le moment où l’homme prendra conscience que le seul Dieu de l’homme est l’homme même. Homo homini Deus ! »[3] .

Marx dans « Le Capital » : « Le processus de production constitue le processus de création et de reproduction de la vie humaine ».

Dans notre époque de « modernité tardive » (Chantal Delsol), Cette idéologie mythologique a fui le champ de la société et de son instance dirigeante qu’est la politique pour ce focaliser sur la révolution des techniques en bio-médecine ; ce n’est plus le corps social mais le corps humain qui est sensé apporter la libération à l’humanité : utilisation d’embryons humains, clonage, manipulations génétiques, etc. pour opérer un « rajeunissement » du corps humain (mythe d’une éternité matérialiste hédoniste dans l’ « ici-maintenant » ré-enchanté : cf. les écrits du philosophe Michel Onfray),

·        Liberté absolue et prétention à une auto-création de la morale subjective : les thèses de Nietzsche.

·        Liberté absolue et constructivisme volontariste : l’être des choses est supposé dépendre du sujet d’abord connaissant puis voulant : la société humaine comme pure création artificielle et volontaire de l’homme par l’instrument juridique du contrat, puis des constitutions et des lois. Rappelons que toute société humaine est complexe et ne se réduit pas à son instance politique et que cette dernière ne se réduit pas à l’instrument juridique : le volontarisme juridique se heurte à des structures naturelles aussi bien physiques, que morales et culturelles.

·        L’imaginaire anthropologique implicite des théories de Rawls (néo-contractualisme) comme de Luc Ferry (néo-laïcisme) : l’individualisme rationaliste et volontariste.

III.    L’HOMME, FILS DE DIEU

A. La révolution chrétienne de la personne

 

Jean-Paul II en 1994 répond au journaliste italien Vittorio Messori qui lui posant la question : « Qu’est-ce qui fonde les droits de l’homme ? »[4]

« L’Evangile est la déclaration la plus achevée de tous les droits de l’homme. 

Paul VI, 1974 :

« S’il est vrai que les vérités concernant la dignité de l’homme et ses droits sont un bien commun de tous les hommes, nous en trouvons quant à nous, l’expression la plus complète dans l’Evangile. Et nous puisons aussi dans l’Evangile le motif le plus pressant de nous engager à la défense et à la promotion des droits de l’homme »[5].

Jean-Paul II , Homélie, Paris Le Bourget, 1er juin 1980 :

« … Que n’ont pas fait les fils et les filles de votre nation pour la connaissance de l’homme, pour exprimer l’homme par la formulation de ses droits inaliénables ! On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme. ».

Jean-Paul II, Homélie à l’Eglise Saint Louis des Français à Rome, 25 novembre 1989 (DC, 1989, 1997, 6-7) :

 « Les contradictions n’ont pas manqué non plus au cours des siècles, quand certains s’éloignaient de la foi, quand d’autres se dressaient contre l’Eglise. Ainsi , voici deux siècles, c’est en opposition au christianisme qu’a été proclamé l’idéal humaniste qui devait fonder une société renouvelée. Cependant, avec le recul du temps, ne peut-on reconnaître en quelque sorte dans les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité affirmées avec tant d’éclat, le fruit d’une culture aux racines chrétiennes ? 

(…) Autour de nous nombre de contemporains doutent du Christ, ou bien l’ignorent, ou bien excluent sa présence de leur vision du monde. Un certain nombre de pays d’Europe ont hérité des philosophes des lumières qui ont jeté le soupçon sur Dieu, sur son Christ, sur son Eglise. Ils ont fait prévaloir bien souvent une organisation de la société et un type d’éducation développés en dehors de toute référence à Dieu.

Saint Josémaria ESCRIVA :

«   Si nous les chrétiens, nous vivions vraiment selon notre foi, il se produirait la  plus  grande  révolution de tous les temps... L'efficacité de la co-rédemption dépend aussi  de chacun de nous!  - Médite-cela. »[6]

 

1.      C’est à partir du travail théologique sur l’unité et la trinité de Dieu que s’est dégagé le concept moderne de « personne » : un seul Dieu en trois personnes[7] et l’homme ayant été créé à l’image de Dieu, est une personne.

2.      Les trois titres fondant la dignité de la personne humaine :

a.             Imago Dei : Récit de la création de l’homme et de la femme dans la Genèse, à l’image de Dieu il les créa.

b.            Le Christ est « perfectus Deus » bien sûr mais aussi « perfectus homo » : la plénitude de l’humanité : toute la divinité se fait homme.

c.             Deus fit homo ut homo fieret Deus : la rédemption du genre humain, Dieu appelle l’homme par le Christ à partager le sort de la nature divine : (« consortes divinae naturae » St Paul, Col. II ; 10).

3.      Les trois « lumières » (J. Ratzinger, Foi, vérité, tolérance, 2005):

a.             Le christianisme est une religion de la raison au sens où la construction théologique est un monument unique de la raison au service de la Révélation, ce que l’on ne retrouve dans aucune autre religion et qui se traduit par la culture philosophique au grecque au service de la foi dès les origines du christianisme au sein du judaïsme.

b.            Les « lumières » du moyen-âge philosophique avec les XII°-XIII° siècle et le sommet du Thomisme.

c.             Les « lumières » de la modernité rationaliste : les XVII°-XVIII° siècle.

 

 

B. L’essor contemporain de la Doctrine sociale de l’Eglise et le développement des droits de l’homme à l’échelle mondiale.

 

1.      Les étapes historiques de la Doctrine sociale de l’Eglise des origines à Léon XIII et depuis Léon XIII ( J.-L. Chabot, La doctrine sociale de l’Eglise, Paris P.U.F., « Que sais-je ? », 1991 (épuisé). Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, Paris, 2005).

2.      Les louanges et le soutien de l’Eglise catholique à l’égard des institutions et organisations internationales assurant la promotion et la défense des droits de l’homme :

JEAN XXIII,  Pacem in terris, 1963 :

142. Comme chacun sait, le 6 juin 1945 a été fondée l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.), à laquelle sont venus se rattacher, par la suite, des organismes intergouvernementaux. A ces organisations ont été confiées de vastes attributions de portée internationale, sur le plan économique et social, culturel, éducatif et sanitaire. Le but essentiel de l’Organisation des Nations Unies est de maintenir et de consolider la paix entre les peuples, de favoriser et de développer entre eux des relations amicales, fondées sur le principe de l’égalité, du respect réciproque et de la collaboration la plus large dans tous les secteurs de l’activité humaine.

143. Un des actes les plus importants accomplis par l’O.N.U. a été la Déclaration universelle des droits de l’homme, approuvée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies. Son préambule proclame comme objectif commun à promouvoir par les peuples et toutes les nations la reconnaissance et le respect effectifs de tous les droits et libertés énumérés dans la Déclaration.

144. Nous n’ignorons pas que certains points de cette Déclaration ont soulevé des objections et fait l’objet de réserves justifiées. Cependant, nous considérons cette Déclaration comme un pas vers l’établissement d’une organisation juridico-politique de la communauté mondiale. Cette Déclaration reconnaît solennellement à tous les hommes, sans exception, leur dignité de personne ; elle affirme pour chaque individu ses droits de rechercher librement la vérité, de suivre les normes de la moralité, de pratiquer les devoirs de justice, d’exiger des conditions de vie conformes à la dignité humaine, ainsi que d’autres droits liés à ceux-ci.

145. Nous désirons donc vivement que l’Organisation des Nations Unies puisse de plus en plus adapter ses structures et ses moyens d’action à l’étendue et à la haute valeur de sa mission. Puisse-t-il arriver bientôt, le moment où cette Organisation garantira efficacement les droits qui dérivent directement de notre dignité naturelle, et qui, pour cette raison, sont universels, inviolables et inaliénables. Ce vœu est d’autant plus ardent qu’aujourd’hui les hommes participent davantage aux affaires publiques de leur propre pays, qu’ils témoignent d’un intérêt croissant pour les problèmes de portée mondiale et prennent une conscience plus vive de leur qualité de membres actifs de la famille humaine universelle.

PAUL VI, Allocution prononcée au Palais des Nations Unies à New-York, 4 octobre 1965 (DC, 1965, 1457, 1729-1738, cit. p. 1736) :

« 6. … Notre message veut être tout d’abord une ratification morale et solennelle de cette institution… Nous serions tentés de dire que votre caractéristique reflète en quelque sorte dans l’ordre temporel ce que notre Eglise catholique veut être dans l’ordre spirituel : unique et universelle. On ne peut concevoir rien de plus élevé sur le plan naturel, dans la construction idéologique de l’humanité. Votre vocation est de faire fraterniser les peuples, non pas quelques peuples, mais tous les peuples. Entreprise difficile ? Sans nul doute Mais telle est l’entreprise, telle est votre très noble entreprise. Qui ne voit la nécessité d’arriver ainsi progressivement à instaurer une autorité mondiale en mesure d’agir efficacement sur le plan juridique et politique ?...  Ce que vous proclamez ici, ce sont les droits et  les devoirs fondamentaux de l’homme, sa dignité, sa liberté, et avant tout, la liberté religieuse. Nous sentons que vous êtes  les interprètes de ce qu’il y a de plus haut dans la sagesse humaine. Nous dirions presque : son caractère sacré. Car, c’est avant tout, de la vie de l’homme dont il s’agit, et la vie de l’homme est sacrée : personne ne peut oser y attenter ».

VATICAN II, Constitution « Gaudium et spes :

« 41, 3. C’est pourquoi l’Eglise, en vertu de l’Evangile qui lui a été confié, proclame les droits des hommes, reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un nouvel élan à ces droits. Ce mouvement toutefois doit être imprégné de l’esprit de l’Evangile et garanti contre toute idée de fausse autonomie. Nous sommes en effet exposés à la tentation d’estimer que nos droits personnels ne sont pleinement maintenus que lorsque nous sommes dégagés de toute norme de la Loi divine. Mais, en suivant cette voie, la dignité humaine, loin d’être sauvée, s’évanouit.

« 73. …La conscience de la dignité humaine est devenue plus vive. D’où, en diverses régions du monde, l’effort pour instaurer un ordre politico-juridique dans lequel les droits de la personne au sein de la vie publique soient mieux protégés…La garantie des droits de la personne est en effet une condition indispensable pour que les citoyens, individuellement ou en groupe, puissent participer activement à la vie et à la gestion des affaires publiques.

…la jouissance effective des droits attachés à la personne. »

« 84. … Les institutions internationales déjà existantes, tant mondiales que régionales, ont certes bien mérité du genre humain. …

Jean-Paul II, « Redemptor hominis », 4 mars 1979 :

«17. …En tout cas on ne peut s’empêcher de rappeler ici, avec des sentiments d’estime pour le passé et de profonde espérance pour l’avenir, le magnifique effort accompli pour donner vie à l’Organisation des Nations Unies, effort qui tend à définir et à établir les droits objectifs et inviolables de l’homme, en obligeant les Etats membres à une rigoureuse observance de ces droits, avec réciprocité. Cet engagement a été accepté et ratifié par presque tous les Etats d’aujourd’hui, et cela devrait constituer une garantie permettant aux droits de l’homme de devenir,  dans le monde entier, un principe fondamental des efforts accomplis pour le bien de l’homme.

L’Eglise n’a pas besoin de réaffirmer à quel point ce problème est lié de façon étroite à sa mission dans le monde contemporain. Il est en effet à la base même de la paix sociale et internationale, comme l’ont déclaré à ce sujet Jean XXIII, le Concile Vatican II, puis Paul VI dans des documents qui ont traité le sujet en détail. En définitive, la paix se réduit au respect des droits inviolables de l’homme – opus iustitiae pax -, tandis que la guerre naît de la violation de ces droits et entraîne encore de plus graves violations de ceux-ci. (…)

Nous nourrissons la profonde conviction qu’il n’y a aujourd’hui dans le monde aucun programme qui, même avec des idéologies opposées  quant à la conception du monde, ne mette l’homme au premier plan.

Or, si malgré de telles prémisses les droits de l’homme sont violés de différentes façons, si, en fait, nous sommes témoins des camps de concentration, de la violence, de la torture, du terrorisme et de multiples discriminations, ce doit être une conséquence des autres prémisses qui minent ou même souvent annulent en quelque sorte l’efficacité des prémisses humanistes de ces programmes et systèmes modernes. Le devoir s’impose alors nécessairement de soumettre ces programmes à une continuelle révision à partir des droits objectifs et inviolables de l’homme.

La Déclaration de ces droits et aussi l’institution des Nations Unies ne se limitaient certainement pas à vouloir rompre avec les horribles expériences de la dernière guerre mondiale, mais elles visaient aussi à créer la base d’une révision continuelle des programmes, des systèmes, des régimes, précisément à partir de ce point de vue unique et fondamental qu’est le bien de l’homme – disons de la personne dans la communauté – et qui, comme facteur fondamental du bien commun doit constituer le critère essentiel de tous les programmes, systèmes et régimes. …

Dès la première moitié de ce siècle, dans la période où se développaient divers totalitarismes d’Etat qui – on ne le sait que trop – conduisirent à l’horrible catastrophe de la guerre, l’Eglise avait déjà clairement précisé sa position en face de ces régimes qui agissaient apparemment pour un bien supérieur, à savoir le bien de l’Etat, alors que l’histoire devait démontrer au contraire qu’il s’agissait seulement du bien d’un parti déterminé qui s’identifiait à l’Etat. En réalité ces régimes avaient réduit les droits des citoyens en refusant de leur reconnaître les droits inviolables de l’homme qui, au milieu de notre siècle, ont obtenu leur formulation au plan international. En partageant la joie de cette conquête avec tous les hommes de bonne volonté, avec tous les hommes qui aiment vraiment la justice et la paix, l’Eglise, consciente que la « lettre » seule peut tuer, tandis que seul « l’esprit donne la vie », doit s’unir à ces hommes de bonne volonté pour demander sans cesse si la Déclaration des droits de l’homme et l’acceptation de leur « lettre » signifient partout également la réalisation de leur « esprit ». Il surgit en effet la crainte fondée que très souvent nous ne soyons encore loin de cette réalisation et que parfois l’esprit de la vie sociale et publique ne se trouve dans une douloureuse opposition avec la « lettre » des droits de l’homme telle qu’elle figure dans la Déclaration. Cet état de choses, lourd de conséquences pour les diverses sociétés grèverait particulièrement, au regard de ces sociétés et de l’histoire de l’homme, la responsabilité de ceux qui contribuent à l’établir ».

Jean-Paul II, Discours à la XXXIV° Assemblée Générale de l’Organisation des Nations-Unies, New-York, 2 octobre 1979 :

7. (…) Permettez-moi de souhaiter que l’Organisation des Nations Unies, en raison de son caractère universel, ne cesse jamais d’être le « forum », la tribune élevée d’où l’on évalue, dans la vérité et la justice, tous les problèmes de l’homme. C’est au nom de cette inspiration, c’est à dire à la suite de cette impulsion historique que fut signée le 26 juin 1945, vers la fin de la terrible Deuxième Guerre Mondiale, la Charte des Nations Unies et que prit naissance, le 24 octobre suivant, votre Organisation. Peu après parut son document fondamental, à savoir la Déclaration universelle des droits de l’homme (10 décembre 1948), de l’homme en tant qu’individu concret et de l’homme dans sa valeur universelle. Ce document est une pierre milliaire placée sur la route longue et difficile du genre humain. Il faut mesurer le progrès de l’humanité non seulement par le progrès de la science et de la technique – qui fait ressortir toute la singularité de l’homme par rapport à la nature – mais en même temps et plus encore par le primat des valeurs spirituelles et par le progrès de la vie morale. C’est proprement en ce domaine que se manifestent la pleine maîtrise de la raison, à travers la vérité, dans les comportements de la personne et de la société et aussi la domination sur la nature ; et c’est là que triomphe en silence la conscience humaine selon l’adage antique : Genus humanum arte et ratione vivit ».

 

Jean-Paul II, Discours aux juges de la Cour européenne et aux juristes participants au Colloque organisé à l’occasion du 30° anniversaire de la signature de la Convention européenne des droits de l’homme, 10 novembre 1980:

« 3. Il ne fait pas de doute qu’à la base de l’Europe des hommes » il y a l’image de l’homme que la révélation chrétienne nous a laissée et que l’Eglise catholique dans sa pleine vérité, dans toutes ses dimensions, de l’homme concret, historique, de chacun des hommes compris dans le mystère de la Rédemption, aimé par Dieu et destiné à la grâce… Cette image de l’homme a marqué de manière particulière la culture européenne et elle sera toujours pour nous le principe fondamental de toute dignité humaine. C’est sur cette base que se construit l’Europe des hommes et des peuples, et pas seulement celle du progrès matériel et technique.

A cette œuvre gigantesque et jamais terminée, une contribution de qualité est apportée par la Convention européenne des droits de l’homme que les Etats membres du Conseil de l’Europe ont signée, « animés d’un même esprit et possédant un patrimoine commun d’idéal et de prééminence du droit », pour reprendre les mots du préambule. On a voulu, par cet acte solennel, assurer la garantie collective de l’exercice des droits énoncés dans la Déclaration universelle de 1948 et, en même temps, tous les Européens se sont engagés à travailler efficacement pour passer de l’égoïsme individuel ou nationaliste à une authentique solidarité entre les personnes et les nations.

…4. …La reconnaissance des droits naturels de l’homme est une condition pour l’existence de l’état de droit : « Le bien commun de l’homme, ai-je dit dans l’encyclique «Rédemptor hominis », comme facteur fondamental du bien commun, doit constituer le critère essentiel de tous les programmes, systèmes, régimes » (n. 17). Ce principe personnaliste se trouve aujourd’hui explicitement énoncé ou du moins implicitement accueilli dans les textes constitutionnels des Etats libres, et sa valeur a été proclamée dans la Déclaration universelle des droits de l’homme ; il impose à l’Etat des obligations précises pour garantir les fins des personnes qui les composent ».

Jean-Paul II, Discours de St Jacques de Compostelle, 9 novembre 1982 (DC, 1983, 1841, 1130) :

« …5. …si l’Europe se remet à penser dans la vie sociale, avec la vigueur contenue dans certaines affirmations de principes comme  celles de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Convention européenne des droits de l’homme, de l’Acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe… son avenir ne sera pas dominé par l’incertitude… »

Jean-Paul II, Allocution devant la Cour européenne des droits de l’homme, Strasbourg, 8 octobre 1988, (DC, 1988, 1971, 1004 et s.) :

« En vos personnes, juges éminents et hommes et femmes qui faites partie de la profession juridique, je salue l’attachement de vos peuples aux valeurs spirituelles et morales qui constituent leur patrimoine commun. (…)

Ces deux institutions [la Cour et la Commission] témoignent que les Etats nations membres du Conseil de l’Europe reconnaissent non seulement que les droits de l’homme et les libertés fondamentales prennent le pas sur les Etats qui ont pour tâche de veiller à ce qu’ils soient respectés mais que ces droits transcendent les frontières nationales.

Ce progrès judiciaire est le résultat de la maturation du concept de  droits de l’homme et de la manière dont ils sont observés. En fait, la notion de « droits de l’homme » n’implique pas seulement un catalogue de droits positifs, mais un ensemble de valeurs sous-jacentes que la Convention appelle à juste titre le « patrimoine commun » d’idéaux et de principes des nations de l’Europe.

Il ne fait pas de doute que la notion de « droits de l’homme », surtout telle qu’elle a été consacrée par la Déclaration universelle de 1948 des Nations Unies, est devenue une sorte de bien commun de l’ensemble de l’humanité. Mais cette notion, qui est fondée sur une compréhension précise de l’individu et de ses relations avec l’Etat, a besoin de garanties institutionnelles et juridiques pour assurer sa mise en œuvre efficace.

(…)

Mesdames, Messieurs, dans ce cadre solennel, je ne puis que réaffirmer le profond intérêt porté par l’Eglise aux questions concernant les droits de l’homme et les libertés. L’engagement de l’Eglise dans ce domaine correspond pleinement à sa mission morale et religieuse. L’Eglise défend vigoureusement les droits de l’homme parce qu’elle considère qu’ils sont une partie indispensable de la reconnaissance obligée de la dignité de la personne humaine qui a été créée à l’image de Dieu et rachetée par le Christ.

L’intérêt particulier qu’elle porte aux droits de l’homme procède d’un constat et repose sur une conviction. Le constat est que les droits de l'homme dont nous parlons tirent leur vigueur et leur  efficacité d’un cadre de valeurs dont les racines plongent profondément dans le patrimoine chrétien qui a tant contribué à la culture européenne. Ces valeurs fondamentales  précèdent le droit positif qui est leur expression  et dont elles sont l’assise. Elles précèdent également la base philosophique que les diverses écoles de pensée peuvent leur donner.

La conviction est que, dans le domaine de la liberté de conscience et de religion que doit garantir la prééminence du droit, l’Eglise ne saurait renoncer à sa mission d’enseigner le message qui lui a été confié. Son enseignement, en outre, défend les valeurs mêmes qui forment la substance de ce qui constitue la dignité humaine. Sa mission contribue à garantir que ces valeurs continueront à être affirmées et vécues. En un mot, l’Eglise est l’alliée de tous ceux qui défendent les libertés véritables de l’homme. Car la liberté est inséparable de la vérité que tout être humain recherche et qui rend les être humains véritablement libres. Comme il est dit dans l’Evangile de Saint Jean : « Vous connaîtrez la Vérité, et la Vérité vous fera libres . » (Jn 8, 32).

Je vous remercie de votre attention..

IV.CONvergences et divergences entre le personnalisme chrétien et l’individualisme prométhéen sur le thème central et légitimant du monde contemporain que sont les droits de l’homme

Jean-Paul II, Evangelium Vitae, 1995 :

« 18. (…) On en arrive ainsi à un tournant aux conséquences tragiques dans un long processus historique qui, après la découverte de l'idée des « droits humains » — comme droits innés de toute personne, antérieurs à toute constitution et à toute législation des États —, se trouve aujourd'hui devant une contradiction surprenante: en un temps où l'on proclame solennellement les droits inviolables de la personne et où l'on affirme publiquement la valeur de la vie, le droit à la vie lui-même est pratiquement dénié et violé, spécialement à ces moments les plus significatifs de l'existence que sont la naissance et la mort.

 

D'une part, les différentes déclarations des droits de l'homme et les nombreuses initiatives qui s'en inspirent montrent, dans le monde entier, la progression d'un sens moral plus disposé à reconnaître la valeur et la dignité de tout être humain en tant que tel, sans aucune distinction de race, de nationalité, de religion, d'opinion politique ou de classe sociale.

 

D'autre part, dans les faits, ces nobles proclamations se voient malheureusement opposer leur tragique négation. C'est d'autant plus déconcertant, et même scandaleux, que cela se produit justement dans une société qui fait de l'affirmation et de la protection des droits humains son principal objectif et en même temps sa fierté. Comment accorder ces affirmations de principe répétées avec la multiplication continuelle et la légitimation fréquente des attentats contre la vie humaine? Comment concilier ces déclarations avec le rejet du plus faible, du plus démuni, du vieillard, de celui qui vient d'être conçu? Ces attentats s'orientent dans une direction exactement opposée au respect de la vie, et ils représentent une menace directe envers toute la culture des droits de l'homme. À la limite, c'est une menace capable de mettre en danger le sens même de la convivialité démocratique: au lieu d'être des sociétés de « vie en commun », nos cités risquent de devenir des sociétés d'exclus, de marginaux, de bannis et d'éliminés. Et, si l'on élargit le regard à un horizon planétaire, comment ne pas penser que la proclamation même des droits des personnes et des peuples, telle qu'elle est faite dans de hautes assemblées internationales, n'est qu'un exercice rhétorique stérile tant que n'est pas démasqué l'égoïsme des pays riches qui refusent aux pays pauvres l'accès au développement ou le subordonnent à des interdictions insensées de procréer, opposant ainsi le développement à l'homme? Ne faut-il pas remettre en cause les modèles économiques adoptés fréquemment par les États, notamment conditionnés par des pressions de caractère international qui provoquent et entretiennent des situations d'injustice et de violence dans lesquelles la vie humaine de populations entières est avilie et opprimée?

19.  Sur un autre plan, les racines de la contradiction qui apparaît entre l'affirmation solennelle des droits de l'homme et leur négation tragique dans la pratique se trouvent dans une conception de la liberté qui exalte de manière absolue l'individu et ne le prépare pas à la solidarité, à l'accueil sans réserve ni au service du prochain. S'il est vrai que, parfois, la suppression de la vie naissante ou de la vie à son terme est aussi tributaire d'un sens mal compris de l'altruisme ou de la pitié, on ne peut nier que cette culture de mort, dans son ensemble, révèle une conception de la liberté totalement individualiste qui finit par être la liberté des « plus forts » s'exerçant contre les faibles près de succomber.

V. Conclusion

Les droits de l’homme ou encore les droits fondamentaux de la personne humaine en tant que légitimation centrale de nos sociétés et de notre époque constituent un domaine privilégié pour la rechristianisation, tant sur le plan du discours commun de la raison non atrophiée par les formes de rationalismes, comme sur celui de la richesse historique de l’apport culturel du christianisme au patrimoine commun de l’humanité : promouvoir la plénitude de chaque être humain et de l’humanité tout entière.

 

 

oOo

(1) Prof. Jean-Luc Chabot

Titres :

    Professeur de Science politique, Faculté de droit, Université Pierre Mendès France, Grenoble 2

    Directeur du Carrefour disciplinaire Penser l’identité européenne (CDPIE)

    Codirecteur du Centre Historique et Juridique des Droits de l’Homme

    Porteur du Master Histoire et promotion des droits humains

Enseignements :

    Introduction à la science politique (1° année université)

    Histoire des idées politiques (fin XVIII°-début XXI° siècle) (Licence en droit )

    Théorie politique de la construction européenne (M2 Etudes européennes)

    Théorie du droit et histoire des idées politiques (M2 Droit public fondamental)

   Droit international des droits de l’Homme (M2 Histoire, droit, droits de l’Homme).

    Modernité et Droits de l’Homme

Domaines de recherche :

   Histoire de idées politiques, théorie et philosophie politique, théorie du droit, fondements des droits de l’Homme et de la construction européenne .

 



[1] Benjamin Constant, Principes de politique, 1815, INaLF, p. 103.

[2] Edmund Burke, Réflexions sur la révolution de France, Hachette, Coll. Pluriel, préf. De Philippe Raynaud, 1989, . p. 28.

 

[3] L. FEUERBACH,  L’essence du christianisme, 1840, trad. Joseph Roy, 1864, p 27            

[4] JEAN-PAUL II, Entrez dans l’espérance, Plon/Mame, Pocket, 1994, pp. 287-288.

[5]  PAUL VI, Droits de l’homme et réconciliation, Message en union avec les Pères du Synode, 23 octobre 1974, La documentation catholique, 1974, n° 1664, pp. 965-966.

[6] Saint Josémaria Escrivà , Sillon, point 985.

[7] Voir Stamatios Tzitzis, Qu’est-ce que la personne ? Paris, A. Colin, coll. U, 2000 et Alain Sériaux, La dignité humaine, principe universel du droit ?  Acta Philosophica, Vol. 6 (1997), fasc. 2, pp. 289-301.